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Hockey sur glace

Quand le père s’efface devant l’entraîneur

Séparé de 230 km de sa famille, Alex Reinhard sort d’une intense saison en Swiss League, à Biasca, à la tête des Ticino Rockets. Au cœur de la bouillante rivalité entre Ambri-Piotta et Lugano.

Eloigné de sa famille pendant plusieurs mois, le technicien originaire de Reconvilier a récemment repoussé une offre venue des Eispiraten de Crimmitschau, club de deuxième division allemande. (Keystone)

Laurent Kleisl

Alex Reinhard a vécu l’invasion du Covid-19 en direct, au Tessin, région la plus meurtrie d’Helvétie. «C’était le 12 mars, la veille de l’intervention du Conseil fédéral», raconte-t-il. «On nous a expliqué qu’on pouvait bâcher, que la saison était terminée. Comme je craignais que les autorités ferment le Gothard, je suis immédiatement rentré chez moi, à Macolin.» Une fuite, un départ forcé, sans retour immédiat. Une anecdote l’amuse: «Dans le club, la seule personne qui est tombée malade, c’est notre médecin!»

Condamnés à lutter pour conserver leur place en Swiss League, les Ticino Rockets ont été absous de leur maladresse sportive. Pour leur entraîneur, la fin de saison, abrupte, imprévue, a amené un petit bonheur. Après des mois d’abstinence paternelle, seul dans son appartement de Biasca, Alex Reinhard a retrouvé Karli, sa fille de 3 ans, et Mats, son garçon de 5 ans. «C’était la première fois que je vivais séparé de ma famille», confie-t-il. «La situation s’est avérée assez compliquée à vivre. Sur un plan purement privé, ce fut une saison difficile.»

Le visiteur du mercredi
Délesté des soucis quotidiens indissociables d’une cellule familiale, le technicien originaire de Reconvilier s’est plongé dans le travail, dans la vie d’un club ferme coincé entre Ambri-Piotta et Lugano. «Aux Rockets, le mercredi servait aux soins, à l’entraînement hors glace ou encore à l’école pour les joueurs qui étudient», détaille-t-il. «Cela me permettait de passer une journée à Macolin pour voir ma famille. De son côté, elle essayait de venir le plus souvent possible à Biasca, notamment quand le grand avait les vacances à l’école enfantine.»

Par deux fois déjà, les aléas de sa carrière l’avaient conduit à s’éloigner de ses racines. Durant l’été 2005, son expérience en Angleterre, aux Sheffield Steelers, avait tourné court après un petit mois seulement. «Je devais être l’assistant de Paul Heavey, mais le club a été contraint de réduire son cadre à cause de problèmes financiers», se souvient l’ancien gardien formé au HC Bienne. Une année plus tard, il mettait le cap sur Salzbourg pour s’occuper de la relève et des portiers. «Dans ces deux cas», reprend-il, «la situation était très différente. Avec Andrea, nous n’avions pas encore d’enfants.» Le grade de papa a diamétralement changé la donne.

De solides attaches
Sa descendance le cherche, l’appelle, le veut. Tout récemment, ce contexte a amené Alex Reinhard à refuser une offre ferme venue de DEL2, la deuxième division allemande. «Les Eispiraten de Crimmitschau souhaitaient m’engager. Finalement, j’ai refusé», indique-t-il. «Si le trafic est fluide, par la route, Biasca n’est qu’à deux heures et demie de Bienne; pour Crimmitschau, il faut compter huit heures. Non, c’est bien trop loin...»

Installée à Macolin, sa petite famille n’est pas formatée pour bouger, d’autant plus à une soixantaine de kilomètres au nord de la frontière tchèque. La réalité de sa tribu est en Suisse, à Bienne. Députée socialiste au Grand Conseil, sa compagne, Andrea Zryd, est également accaparée par son job de coach privée pour sportifs d’élite, à travers la société zryd&reinhard. Une femme d’action, qui s’accomplit dans l’action. «Avec, en plus, la charge de nos deux enfants, Andrea travaille bien davantage qu’à 100%!», admire l’autre moitié du binôme.

Sur le marché
Par défaut, Alex Reinhard s’est placé sur le marché en attendant un signe des Ticino Rockets qui, eux, attendent ce lundi et l’assemblée des 24 clubs composant la Ligue nationale avant de se projeter vers l’avenir. «Je m’imagine bien rester à Biasca. Je sais que je suis une option pour le club, mais dans l’incertitude, je me suis résolu à envoyer des CV», glisse l’ancien coach du HC La Chaux-de-Fonds – de janvier 2014 à décembre 2017.

Si le Tessin se refuse à lui, Alex Reinhard décrit son poste idéal comme celui d’assistant en National League, «avec un coach qui aime déléguer», dit-il. «Un entraîneur est toujours titillé par ce qui se passe au-dessus.» Il précise: «Il y a une année, les Rockets m’avaient proposé un contrat de deux saisons. Je préférais un an, car je voulais d’abord voir comment cela se passe avec ma famille.» Loin de sa moitié et de ses enfants, loin de son Jura bernois natal, le bilan personnel et professionnel se veut positif. «Mais rien n’a été facile...»

 

«J’ai eu 85 joueurs différents à l’entraînement»

Entre Ambri-Piotta, l’actionnaire majoritaire, et Lugano, la question des Ticino Rockets a créé des remous ces dernières semaines. Au point que, mi-février, les «Bianconeri», qui accusent les «Biancoblù» de gestion partiale, ont annoncé la réduction de leur participation. Mené de main de fer depuis 2017 par son directeur sportif Paolo Duca, le club de la Valascia suit une politique claire en matière de formation, «et cela se ressent dans l’implication d’Ambri-Piotta dans l’équipe», coupe Alex Reinhard. «A Lugano, c’était la première saison de Hnat Domenichelli à la direction sportive. Il faut lui laisser un peu de temps.»

Durant l’exercice 2019/20, Ambri-Piotta pouvait placer jusqu’à sept de ses éléments à Biasca, contre cinq pour Lugano et quatre pour Davos, le troisième larron. C’était le deal. «Quelques joueurs sont aussi sous contrat directement avec les Rockets», précise-t-il. «Les Léventins remplissent leur quota à chaque match alors que Lugano pourrait davantage profiter de son club ferme, en envoyant des gars qui se retrouvent en tribune en National League.»

Pour les trois clubs parties prenantes, les Rockets ont également servi à relancer des joueurs confirmés de retour de blessure. Notamment, le Léventin Benjamin Conz, le Luganais Giovanni Morini ou encore les Grisons Luca Hischier et Thierry Bader ont suivi une cure à Biasca. «Au total, j’ai eu 85 joueurs différents à l’entraînement et 49 en matches. C’est un mode de fonctionnement que je ne connaissais pas, et que j’ai un peu sous-estimé», avoue Alex Reinhard. «Ce fut une bonne expérience, car elle était totalement différente de tout ce que j’avais vécu jusque-là. Même si nous avons terminé derniers de Swiss League, j’estime que nous avons malgré tout réalisé un assez bon championnat. Nous avons perdu énormément de matches d’un ou deux buts.» Une question d’expérience et d’automatismes, sans doute.

 

Un puissant antagonisme tessinois vécu de l’intérieur

Pour que le destin d’Alex Reinhard reste lié à celui des Ticino Rockets, les trois clubs de National League engagés dans l’aventure doivent s’accorder. Contractuellement, le Jurassien bernois est employé par Ambri-Piotta tandis que la fiche de paie de Sébastien Reuille, son assistant et team manager, est flanquée d’un logo luganais. Pris entre ces deux feux, Davos pense d’abord au hockey, s’éloignant des mesquineries d’un canton coupé en deux.

«Evidemment, mes décisions avantagent systématiquement des joueurs venant d’Ambri-Piotta et Sébastien, forcément, est accusé de favoriser les desseins du HC Lugano», sourit Alex Reinhard. «Pourtant, notre objectif commun, c’est le bien de l’équipe, c’est le développement de jeunes joueurs. De l’extérieur, on rigole très volontiers de la rivalité entre les deux clubs tessinois. Mais quand on se retrouve à l’intérieur, c’est vraiment quelque chose! Au Tessin, il est impossible de parler de hockey sur glace sans que ne plane l’ombre d’Ambri-Piotta et de Lugano.»

Au bout de chaque phrase, un possible dérapage, un mot mal interprété. Et la balance penche. On devient «biancblù» ou «bianconeri». Un camp ou l’autre, il faut choisir. «Il y a vite des intrigues», s’amuse-t-il. «Peu de public suit les Rockets, c’est surtout les parents et les amis des joueurs. Mais même dans les tribunes, il y a cette scission entre Léventins et Luganais.» Alex Reinhard vient de passer une saison dans le petit monde de Peppone et Don Camillo, tiraillé entre deux zones de pression avec, au centre, l’amour du hockey. Il y aurait presque pris goût.

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