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No billag

«On ne soigne pas un mal de tête avec la guillotine»

Si l’initiative est acceptée, ce ne sont pas seulement la radio et la TV suisses qui seront prises à la gorge. Canal 3 et Telebielingue seront aussi impactés. Selon Marcel Geissbühler, directeur du groupe Gassmann, 50 places de travail sont en jeu.

Pour Marcel Geissbühler, le plan B proposé par l’USAM et les partisans de l’initiative n’est rien d’autre que «de la poudre aux yeux et un marché de dupes». Photo:Frank Nordmann
  • Dossier

Qui est-il?

- Marcel Geissbühler est directeur général du Groupe Gassmann depuis 2013.

- Il est le délégué des conseils d’administration de Telebielingue et de Canal 3.

- Il est membre du comité de Telesuisse, de l’Association suisse des radios et des télévisions régionales et membre du conseil de fondation de Mediapulse.

- Marcel Geissbühler est âgé de 53ans et vit à Meinisberg.

 

Peter Staub
Traduction: Marcel Gasser

Marcel Geissbühler, quel genre de téléspectateur êtes-vous?
Je regarde les infos et les documentaires, surtout les nouvelles locales et régionales.

Vous arrive-t-il de vous mettre en colère contre les émissions de la SSR?
Non, quand je me mets en colère contre des émissions, il s’agit plutôt d’émissions qui passent sur d’autres chaînes que la SSR.

Que pensez-vous de l’initiative No Billag?
Cette initiative va beaucoup trop loin, s’inscrit trop dans le court terme et manque nettement sa cible. On soigne un mal de tête avec de l’aspirine, pas avec la guillotine.

Qu’entendez-vous par «manque nettement sa cible»?
L’initiative No Billag ne vise pas seulement la suppression de la taxe sur la radio et la TV, comme le suggère son intitulé. Elle mène à la destruction du système qui régit les médias en Suisse. La Confédération serait en effet tenue de cesser la pratique actuellement en cours: il n’y aurait plus de subventions pour les médias. C’est pourquoi je prétends qu’il ne s’agit pas d’une attaque contre la taxe, mais contre la SSR et contre les stations radio et autres chaînes de télévision régionales. La télévision n’est pas la seule concernée: il ne faut pas oublier que la radio aussi serait touchée. Et je doute que le public suisse souhaite renoncer à la Radio suisse romande et à SRF1.

Comment définiriez-vous alors la cible à atteindre?
Je pense qu’il serait judicieux de débattre sur le service public et de définir soigneusement les tâches entre la SSR et les chaînes de radio et de TV régionales. On devrait examiner de près les tâches de la SSR, notamment le nombre de diffuseurs ou la manière de gérer l’argent de la taxe.

Les partisans de No Billag s’opposent à toute taxe obligatoire
Oui, la taxe actuelle est obligatoire. Mais elle est légitimée démocratiquement, dans la mesure où le peuple a pu voter à son sujet. Et puis, nous avons affaire ici à un problème de solidarité: il s’agit de veiller à ce qu’un service minimum d’information soit garanti partout. Il faut fournir des prestations pertinentes dans toutes les régions du pays, également pour les minorités.

L’Union des arts et métiers (USAM) avance l’argument que la SSR pourrait très bien vivre sans la taxe.
Ce que l’USAM et les partisans de l’initiative proposent avec leur plan B n’est rien d’autre que de la poudre aux yeux, un marché de dupes. L’idée d’introduire des modèles d’abonnement et simultanément d’augmenter les recettes publicitaires ne fonctionne pas. Un abonnement aux médias électroniques ne vit que s’il n’y a pas de publicité dedans. Mais même dans le cas contraire, cela ne fonctionnerait pas. Avec son modèle d’abonnement, Netflix a atteint en Suisse une part de marché qui ne dépasse pas 5%. Les Suisses ne sont pas disposés à payer pour ce type d’abonnement. L’exemple du New York Times (NYT) démontre que la brusque introduction de contenus payants dans l’espace en ligne ne fonctionne pas. Lorsque le NYT a introduit un tel système de paywall, il a perdu 90% de ses utilisateurs. Il est donc irréaliste de penser qu’un ménage suisse sur deux paierait un abonnement TV à titre facultatif.

Et qu’en est-il de la publicité?
Il est d’ores et déjà certain que la SSR ne pourra pas générer davantage de publicité si elle perd de son audience. Il en va de même pour la radio: les 80 millions de francs de recettes mis en avant dans le plan B sont absolument irréalistes. Ce sont des arguments qui manquent tout simplement de sérieux.

A l’origine, l’idée de supprimer la radio et la TV suisses provient des milieux d’extrême droite. Or, aujourd’hui, même une organisation considérée comme un pilier de l’Etat, comme l’USAM, épouse cette thèse. Que s’est-il passé?
Bon, l’Union suisse des arts et métiers défend en premier lieu les intérêts de ses membres et aimerait éviter que ceux-ci paient deux fois la taxe, à titre privé et à titre d’entreprise. C’est compréhensible. Mais il faut savoir que les commerçants ne doivent payer la taxe qu’à partir d’un chiffre d’affaires de 500000francs. Ainsi, 75% des entreprises suisses en sont exemptées. Je peux donc comprendre que l’on critique ce modèle de taxe, mais il a fait l’objet d’une votation et le peuple a voté en sa faveur.

Que disent les commerçants de la région sur le mot d’ordre de leur association?
Je ne crois pas que ce mot d’ordre soit partagé dans la région. L’Union des arts et métiers d’Argovie s’est déjà clairement opposée à No Billag. Un commerçant local sait forcément à quel point les médias régionaux sont importants pour l’économie locale. Il ne voit donc aucune raison de combattre les subventions qui permettent à ces médias de vivre. C’est pourquoi il est impératif de bien montrer aux gens ce que nous perdrions si d’aventure l’initiative No Billag passait.

On a bien compris que la SSR n’est pas le seul diffuseur en danger: il en va de l’existence de toutes les chaînes locales. Vous êtes le délégué du conseil d’administration de Telebielingue et de Canal 3. Quel impact un oui à l’initiative aurait-il sur ces deux dernières?
Les 50 places de travail et de formation de Telebielingue et de  Canal 3 seraient fortement menacées. Quant à un programme de TV bilingue comme nous le proposons ici, inutile de préciser que ce serait inconcevable sans subventions dans une si petite région bilingue. Il en irait de même pour la radio: à  Canal 3, nous réalisons un programme en langue allemande et un en français. Là également, sans subventions ce ne serait pas possible. Sans soutien financier, nous pourrions éventuellement faire une toute petite radio locale, sans prétention; mais nos prestations pour le public francophone passeraient à coup sûr à la trappe.

Et pour la télévision?
Ce serait encore pire: Telebielingue n’aurait plus les moyens d’exister. Pour les chaînes de TV régionales, les difficultés seraient encore plus grandes que pour les radios, car la fabrication et la commercialisation y prennent plus de temps et sont beaucoup plus coûteuses.

Dans quel ordre de grandeur les fonds manqueraient-ils pour les médias électroniques locaux?
Pour la radio, c’est plus de la moitié des recettes qui manquerait à l’appel, et pour Telebielingue cela représenterait 60%. Pour la SSR, ce serait même 75%.

Dans le secteur des médias imprimés, les recettes provenant des annonces sont en net recul. Qu’en est-il de la publicité sur Canal 3 et sur Telebielingue?
Si nous considérons ces dernières années, la publicité à la TV est en léger recul, celle à la radio est relativement stable. Le marché local affiche même une légère tendance positive.

Si Telebielingue et Canal 3 étaient réduits à leur portion congrue, voire disparaissaient, qu’est-ce que cela signifierait pour le Seeland?
Cela aurait sur la région un impact énorme. Le Seeland perdrait en effet les voix de la région, perdrait les médias qui représentent le Seeland et défendent ses intérêts. Cela n’impacterait pas seulement le secteur commercial, qui devrait ainsi se passer de ses tremplins, mais toute la politique locale et régionale, la culture, le sport, en fait toutes les organisations qui font fonctionner la société dans la région. Car il ne faut pas se leurrer: le jour où il n’y aura plus que des chaînes nationales ou couvrant de vastes régions, il ne faudra pas compter sur elles pour s’intéresser aux événements locaux. Nos médias ont l’avantage de se concentrer sur une région. Et je n’évoque même pas le problème du bilinguisme: hormis les médias régionaux, qui s’en préoccuperait encore ? Qui couvrirait les débats liés au projet Agglolac ou à la branche Ouest du contournement de Bienne par l’A5? Naturellement, ma remarque vaut également pour nos deux journaux, le Bieler Tagblatt et le Journal du Jura.

Alors, dans un petit pays comme la Suisse, il n’est pas possible de faire de la télévision sans subventions?
Peut-être pourrait-on faire de la TV sans subventions en Suisse, mais pour cela, il faudrait négliger les régions périphériques, laisser de côté les sujets et les sports marginaux, et renoncer à desservir les petits groupes, parmi lesquels les Romands et les Tessinois. Même l’existence de reportages ou de retransmissions d’une certaine ampleur, comme le Tour de Suisse, serait menacée dans sa forme actuelle. Nous avons besoin d’une SSR forte, et nous avons besoin de chaînes régionales fortes. Il n’existe actuellement aucune alternative suisse à la SSR. Pour le Tessin et la Suisse romande, un oui à l’initiative No Billag serait réellement catastrophique. Et ce sont les chaînes étrangères qui en sortiraient immédiatement renforcées, elles qui, aujourd’hui déjà, pompent hors de Suisse des centaines de millions de francs en investissements publicitaires.

Avec Telebielingue et Canal 3, le Groupe Gassmann serait massivement impacté. Que faites-vous pour que cette initiative soit refusée?
A l’échelle nationale, nous sommes engagés dans toutes les associations importantes, à savoir les associations suisses de radios et télévisions privées. Nous soutenons le travail de lobbying de toute la branche et nous essayons de faire en sorte que le public soit bien informé et sache de quoi il retourne effectivement. Il est capital que les gens sachent quels sont les enjeux réels de la votation et quelles seraient les conséquences d’un oui à cette initiative que j’estime dangereuse et peu helvétique. Dans la région, il existe aussi divers comités qui organisent des manifestations pour fournir aux gens de vraies informations sur ces enjeux. D’autres associations et institutions réalisent aujourd’hui l’importance de ce scrutin et se mettent à bouger, à l’image de certaines communes, de certains cantons, de la Chaîne du Bonheur, de Swiss Olympic, de l’industrie du cinéma et de la musique, qui auraient beaucoup à perdre en cas de oui à l’initiative.

Quel est votre pronostic pour cette votation?
Si nous parvenons à informer pleinement le public et à rendre les enjeux compréhensibles à chacun, l’initiative sera clairement rejetée.

 

www.journaldujura.ch
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