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Lettres à nos aînés (46)

Lettre à mes grands-parents

Chers tous,

Vous ne m’en voudrez pas, Claire et Livia, la Jurassienne et la Valdôtaine, si je démarre cette missive en m’adressant au seul grand-papa que la vie m’a donné la chance de connaître. Marius, qui aurait eu 105 ans en l’an 2020. Oui, Marius Wisard, je me souviendrai toujours de tes enseignements historiques, lorsque je passais des bouts d’après-midi sur tes genoux, à 7 ou 8 ans, t’écoutant me narrer les affres du passé. En parcourant tes encyclopédies sur la Seconde Guerre mondiale, à laquelle tu pris part lors de la Mob, tu m’as dit un jour cette phrase qui résonne aujourd’hui au plus profond de moi, lors de cette période présente où l’ennemi est invisible. Et l’on sait depuis St-Exupéry que l’essentiel est invisible pour les yeux.

– Petit Patrick, tu sauras que la grandeur d’un beau pays, c’est de bien s’occuper des plus petits.

Plus que jamais, vu la situation actuelle, tes propos passés sonnent comme une vérité. Cette vérité et cette justice que tu appelais de tes vœux, lorsqu’engagé parmi les syndicalistes de gauche de la région industrielle de Moutier, tu t’en allais avec tes camarades mécaniciens de la Petermann aux manifestations ouvrières de Zurich, pour clamer ton indignation et la célébrer avec enthousiasme dans les brasseries prolétaires.

Ces sorties, et surtout ces rentrées, qui rendaient la Claire furieuse. La Grand-Maman. Celle qui te faisait la gueule durant des jours lorsque le Rouge, que tu étais, aimait trop le rouquin.

Grand-Maman Claire, si je m’adresse à toi dans cette lettre aux aînés, c’est parce que pour moi, tu étais, tu es et tu seras toujours là.

Debout, à t’affairer dans cette cuisine inondée du son des nouvelles que Marius, le grand-père, aimait grésillantes et sonores. Et pendant qu’il vilipendait ces journalistes trop payés à la solde du Grand Capital, tu retournais l’ambiance dans le saindoux en changeant la face des röstis qui grillait sous tes doux seins.

C’est ton souvenir vivant, Grand-Maman Claire, que j’aimerais ici partager, ce souvenir d’une sortie en luge sur les hauteurs de Grandval, lors de laquelle, malgré tes injonctions à me tenir fermement à l’engin, je terminai dans l’eau glacée d’un torrent, lors d’un passage délicat.

Cette anecdote me fait comprendre en ces moments bousculants, que dans la vie, il faut s’accrocher et surtout, faire confiance à ceux qu’on aime. Je me souviens aussi, qu’après cette immersion en bain froid, tu me plongeas dans une baignoire chaude fumante d’eucalyptus, dont les odeurs puissantes et rassurantes se mêlaient à celles, délicieusement réconfortantes, d’un chocolat chaud maison adouci par quatre bons gros morceaux de sucre.

Quelqu’un m’a dit, des années plus tard, que c’est grâce à toi et cette histoire de luge tombée dans un ruisseau glacé que le petit Patrick, un peu congelé, et devenu un Duja givré.

Je terminerai cette lettre à ceux qui sont toujours vivants dans mon cœur, au-delà des malheurs, par une note plus chaleureuse.

La voix chantante de ma grand-mère italienne Livia, avec laquelle on avait inventé une langue imaginaire, naviguant entre fous rires complices et tendres bisous, mélange d’italien improbable et de français créatif, que seuls ceux qui s’aiment peuvent comprendre.

L’amour est une langue aussi puissante qu’universelle, puissions-nous le rappeler avec force en ces temps tumultueux où la vie prend tout son sens.

Que nos âmes s’ébranlent en pensée pour nos aînés de l’au-delà, et que leur souvenir et leur éternité prodiguent de la force à celles et ceux d’ici-bas.

Comme le dit maître Yoda de la guerre des étoiles dans son EMS galactique: «Que la force soit avec vous!»

Bien à vous.

Patrick Dujany, Duja, homme de médias et chanteur, Saint-Saphorin

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