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Coronavirus

Lettres à nos aînés (45)

Lettre d’exil

Mon cher Gilbert, mon cher parrain,

Il a gagné le monde entier, personne n’en réchappe. Il a contaminé tous les journaux, toutes les radios, toutes les chaînes de télévision. Lui, le virus que beaucoup avaient prédit, mais que personne n’attendait. Surtout pas nous: nous avons passé entre les bombes des deux guerres mondiales comme un chat se faufilant entre des gouttes de pluie. Nous nous croyions immunisés contre tous les vents mauvais qui soufflent d’outre-frontières. Et puis, voilà…. Soudain, tout s’arrête. La psychose est là.

Oh! Je suis sûr que tu te portes bien. Perché sur ton nid d’aigle, dominant le Grandval d’un bout à l’autre, tu peux voir l’ennemi arriver de loin… sauf que celui-ci, on ne le voit pas arriver. Ou bien on craint qu’il ne se cache dans les personnes qu’on aime, et qu’il nous saute à la gorge dès qu’elles s’approchent trop. Alors, tu dois sans doute renoncer à voir ta famille, tes petits-enfants, ton arrière-petit-fils. Même si j’étais en Suisse, je devrais, véritable crève-cœur, renoncer à la bouteille de Villeneuve du samedi à 11h. Et pas juste du samedi. Je suis fier d’avoir un oncle de bientôt 94 ans qui est mon plus fidèle partenaire d’apéro. Tous ces jeunes sont des petits sirops, à côté de toi. Ah! Mais toi, tu as fait la mob, tu as connu les temps de la guerre, la vraie, celle où l’Europe était à feu et à sang. Sauf nous. Dis-moi, entre 39 et 45, la psychose, c’était comme ça? C’était pire? Cela devait être pire, ou bien? Ta génération a connu la dernière vraie crise mondiale. On aimerait savoir. On aimerait que vous nous racontiez.

Dieu nous a préservés, alors. Ou bien si c’est pas Dieu, c’est Dieu sait qui. Mais il est plus facile de retenir des envahisseurs que des virus. Contre ceux-là, les frontières ne servent à rien. Ici, on a essayé. Israël a été le premier pays à fermer ses frontières. J’ai dû passer quinze jours seul à la maison lors de mon retour début mars. Depuis, je ne sors de la maison tous les deux jours que pour aller au bureau et retour. Oui, il y a à faire. Nous pouvons joindre nos forces pour combattre cette nouvelle peste. Les Israéliens sont des chercheurs, des inventeurs, des entrepreneurs, comme nous. Comme toi.

Et comme toi, ils savent (enfin, la plupart) qu’ils ne peuvent pas trop compter sur Dieu pour nous sortir de là. Une preuve? La moitié des personnes infectées en Israël sont des religieux. Il y a un quartier peuplé uniquement de religieux à quelques encablures de chez moi, où une personne sur trois serait contaminée. Alors, oui, mieux vaut compter sur soi que sur Dieu. Enfin, que sur la religion en tout cas. Parce que Dieu, c’est sûrement autre chose. On verra bien. On n’est pas pressé de savoir. Cet été on boira du Villeneuve ensemble et on rigolera.

Jean-daniel Ruch, ambassadeur de Suisse en Israël, Tel-Aviv

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