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Coronavirus

Lettres à nos aînés (43)

Ne sacrifions pas la solidarité intergénérationnelle!

En 1968, j’avais 26 ans et je venais de démarrer une activité d’indépendant.

Cela a commencé en mai lorsque la révolution chez nos voisins a mis à mal notre économie et le tourisme en particulier. Puis, l’hiver a été rude. L’épidémie de grippe est passée par là avec son lot de misères, de malades, de morts sur toute la planète qui comptait alors 3,55 milliards d’humains. La génération d’alors avait déjà vécu la «grippe asiatique» 10 ans plus tôt. Cette génération-là a dû tirer son plan. Elle a survécu sans pour autant incriminer les anciens, sans vouloir leur faire porter le chapeau. Non, elle a assumé aussi bien les coûts que les morts. Elle a inscrit au nombre de ses valeurs la solidarité intergénérationnelle.

Permets-moi ce rappel: 1968, la planète grippée, «on n’avait pas le temps de sortir les morts. On les entassait dans une salle au fond du service de réanimation. Et on les évacuait quand on pouvait, dans la journée, le soir».  Aujourd’hui, chef du service d’infectiologie du centre hospitalo-universitaire de Nice, le professeur Dellamonica a gardé des images fulgurantes de cette grippe dite «de Hong Kong» qui a balayé le monde au tournant de l’hiver 1969-1970. Agé alors d’une vingtaine d’années, il se rappelle: «Les gens arrivaient en brancard, dans un état catastrophique. Ils mouraient d’hémorragie pulmonaire, les lèvres cyanosées, tout gris. Il y en avait de tous les âges, 20, 30, 40 ans et plus. Ça a duré dix à quinze jours, et puis ça s’est calmé. Et étrangement, on a oublié.»

La «grippe de Hong Kong», alias «grippe de 68» est pourtant la plus récente des pandémies grippales du XXe siècle. Elle a fait le tour du monde entre l’été 1968 et le printemps 1970, tuant environ un million de personnes, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Et aujourd’hui, les anciens, les plus de 65 ans, sont mis au ban de la société, montrés du doigt, conspués parfois, confinés chez eux sans distinction de catégorie, tous dans le même sac, bien que beaucoup soient encore en forme et capables de faire ce bénévolat pour l’équivalant de milliards dont la société a besoin. Ils représentent une force économique reconnue et, qui plus est, paient des impôts et des primes d’assurance. Certes, il y en a qui sont dans la catégorie à risque et qui paient un lourd tribut à la pandémie, pour la majorité des plus de 80 ans.

Alors, le coronavirus, que l’on qualifie de pandémie, qu’a-t-il de différent d’avec l’épidémie de 1968, sinon qu’il est sans doute plus médiatisé, plus «réseausocialisé»? Que cherche-t-on? A désolidariser les générations? On crie au scandale parce que ce sont les jeunes qui devront assumer les dégâts d’aujourd’hui. En 1968, j’avais 26 ans et j’ai dû assumer. Alors laisse-moi t’apporter mon expérience, ma compétence, mon aide et, ensemble, traversons la tempête.
Avec toutes mes meilleures pensées. Un vieux.

Roland Grunder, coprésident du conseil suisse des aînés, Aigle

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