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Coronavirus

Lettres à nos aînés (22)

Jadis, toutes ces traces sur les mains

– As-tu lavé tes mains? Non, alors fais-le avant de passer à table. Tes doigts sont sales, va les frotter avec du savon! Tu as de la terre sous les ongles, prends une brosse. Et ces taches de peinture? Enlève-les.
– Ça ne part pas!
– Prends du produit à vaisselle!
– Mais ce bleu pénètre dans la peau et ne part plus!
– Pierre ponce! Fiston, le pigment bleu est si fin, qu’il imprègne les tissus les plus divers, mais il n’est plus aussi précieux que le bleu que Giotto utilisait pour ses fresques, lapis lazuli, si cher que le contrat passé avec les commanditaires de ses fresques stipulait le nombre de passages du pinceau dans l’eau! Et l’indigo, le bleu des teinturiers, bleu de Gênes, blue-jean! Et le bleu de pastel, l’azur des ciels et des madones!
– Moi je préfère le rouge de la garance.
– Ta copine?
– Non la plante. Bon, sur mes doigts, c’est de l’encre.
– Mais les stylos ne coulent plus, alors qu’as-tu fait
– Le stylo-plume du grand-père a coulé, j’ai voulu nettoyer et j’en ai sur les doigts!
– Le traitement de texte, c’est plus propre.
– Oui, mais les mots sont remplacés à l’insu de mon plein gré, le texte est incompréhensible, si je n’y fais pas attention, alors j’utilise mes doigts, ma main, une plume, un stylo, je retrouve les gestes qui ont fait la culture graphique de l’humain depuis Babylone!
– Bon, les boniments, ça suffit, va te laver les mains!
– Oui, mais maman, les doigts de ta main droite sont tout jaunes et ta main gauche est rouge!
– Regarde dans ton assiette et mange! Ma sauce au curcuma frais n’est-elle pas excellente? Et ces betteraves rouges confites, que j’ai pelées sans mettre des gants non plus? Impossible à faire partir, j’attendrai le renouvellement de ma peau!
– Ne mange pas avec tes doigts, prends ta fourchette. Ne mets pas tes doigts dans ton nez et ne t’essuie pas à la nappe. Va te laver les mains en sortant de table, ne touche pas les murs avant tes doigts pleins de sauce! Et mets ta main devant ta bouche pour tousser.
– Mais non, maman, tu sais bien qu’il faut tousser dans notre coude, ils l’ont dit à la radio!
– D’accord, mais ils ont aussi dit qu’il fallait se laver les mains après chaque contact avec des objets, les gens, on ne les approche plus.
L’époque où l’on voyait ce que nous avions sur les mains était quand même magnifique: traces de nos activités, de nos plaisirs, de nos erreurs sans conséquences. Bon, quelques bactéries pour quelques herpès, quelques diarrhées ou autre turista, dommage pour les négligents. Mais tout cela pour un virus, un truc invisible, sauf au microscope électronique! Et mortel, en plus, pour le grand-père! Je me suis lavé les mains, mais le bleu ne part toujours pas!

Jean-René Moeschler, artiste peintre, Malleray

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