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Lettres à nos aînés (17)

De Tati à Bure, une histoire d’oncles...

Quand on remet la Légion d’Honneur au Palais de l’Elysée, les lauréats sont escortés devant le président de la Grande Nation par un huissier dont la tâche consiste surtout à présenter l’heureux élu, à vanter ses mérites et à citer l’œuvre pour laquelle il est décoré. Dans les années 60, Jacques Tati fut décoré. «Jacques Tati, ‹Mon oncle›», dit l’huissier au général de Gaulle, peu cinéphile, il faut le dire. Serrant la main du cinéaste, le grand Charles lui glissa: «Félicitations, Monsieur Tati, votre neveu est un parfait huissier.»

Mon oncle à moi n’a jamais inspiré ni réalisateur, ni peintre, ni écrivain. René était paysan à Bure, en Ajoie. Il lisait le temps et les saisons dans les signes de la nature, le vol des oiseaux. En juillet, nous cueillions les cerises en famille. On en gardait, un peu, pour la confiture et les gâteaux. Mais la grande majorité des fruits finissait en tonneau. La raison officielle: il fallait du kirsch pour désinfecter les vaches qui venaient de vêler.

Un jour qu’un inspecteur de la Régie des alcools eut l’idée saugrenue de faire une «descente» dans la cave de mon oncle, il y trouva une quantité démesurée de ce qu’on appelait «eau bénite», car le curé en buvait aussi. La loi disait: une vache, un litre. L’envoyé de Berne trouva 180 litres de goutte et mon oncle n’avait qu’une trentaine de bêtes à cornes. L’amende fut décrétée inévitable. Plaidoirie de mon oncle: «Monsieur l’agent, vous n’allez quand même pas punir un pauvre paysan parce qu’il n’a pas les moyens de s’acheter 150 vaches.»

Bon comme le pain, mon oncle aimait tout le monde. Sauf un de ses voisins, paysan lui aussi. Depuis l’affaire de la place d’arme à Bure – l’un était pour, l’autre contre –, ils se faisaient la tronche. Un peu comme Kennedy et Khrouchtchev au sujet des missiles soviétiques à Cuba. Mais là, à Bure, c’était plus grave. Et ça durait bien depuis 10 ans.

La tradition familiale voulait qu’à la fin de la cueillette des cerises – on en avait pour plus de 15 jours –, on se retrouvât au Cheval Blanc, chez le Maxime, pour fêter la fin des cerises autour d’une friture de carpes. Rendez-vous: huit heures, après la traite des vaches. L’heure sonne: ni tonton, ni tata, ni cousins, ni cousines. Huit heures et demie: nada! Il est presque 9 heures quand toute la famille débarque au restaurant, les mains de mon oncle pleines de cambouis. «Ben, vous voyez, nous expliqua-t-il. En montant dans l’auto, j’ai vu que l’autre (c’est ainsi qu’il parlait de son ennemi de voisin) venait de casser un essieu de sa moissonneuse. Comme il n’arrivait pas à réparer tout seul, je suis allé lui donner un coup de main. Si j’étais passé à côté de lui en faisant semblant de ne pas le voir, j’aurais été mal toute la soirée et cette friture n’aurait pas passé. Alors, Maxime, elle vient, cette friture? J’ai soif!»

Précisions utiles et finales: 1. A l’époque, il n’existait pas encore de département ni cantonal ni fédéral de l’entraide et de la solidarité; il n’aurait servi à rien. 2. Khrouchtchev ne tira aucun de ses missiles. 3. Il n’y eut jamais de guerre civile déclarée à Bure.
Mais on avait eu chaud.

Raoul Ribeaud, enseignant et journaliste retraité, La Neuveville

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