Vous êtes ici

Coronavirus

Lettre à nos aînés (3)

Nous avons tous deux parents, quatre aïeuls, huit bisaïeuls, 16 trisaïeuls, 32 quadrisaïeuls…

Dans ma famille, parmi ces derniers, l’un, forgeron-armurier à Valangin, avait dix ans de moins que Napoléon. Il s’engagea ou fut engagé en 1807 au Bataillon des Canaris du Prince Berthier comme maître-armurier. Il fit la campagne de Wagram en 1809 et celle d’Espagne en 1810/11. Accompagné de sa femme – dont l’histoire ne dit pas si elle était consentante – et de leur fils cadet, il fit aussi la campagne de Russie de 1812, ayant confié le fils aîné à son frère, forgeron comme lui. L’histoire ne dit pas quel virus les attaqua, mais aucun des trois n’en revint.

Le fils – mon trisaïeul – raconta à ses descendants la famine de 1816, l’année sans été. Il devait aller acheter du pain et n’en trouva pas à Valangin, et tous les boulangers des environs refusèrent de lui en vendre, gardant le peu qu’ils avaient pour leur village. Il vit alors pour la première fois des larmes couler sur les joues de son grand-père, mon quinquisaïeul, qui ne pouvait pas nourrir sa famille.

Mon trisaïeul quitta la forge pour raison de santé et obtint le poste de concierge des prisons du Château de Valangin. Royaliste, il participa à la contre-révolution de 1856 et compta parmi les 22 bannis. Gracié, il revint l’année suivante. Son aîné – mon bisaïeul – avait alors déjà vingt ans.
Mais revenons à l’enfance du bisaïeul. Un prisonnier remarqua son esprit vif et proposa à son geôlier – mon trisaïeul – de lui donner des leçons de latin, ce qui fut fait. Le gamin entra à dix ans au Collège de Neuchâtel, apprenant ses devoirs en marchant, car il faisait tous les jours les courses à pied entre Neuchâtel et Valangin. Il fut ensuite mis en pension chez l’instituteur de Schüpfen, où il apprit l’allemand et reçut des leçons de grec du pasteur, un futur conseiller fédéral.

Le bisaïeul fit ses études de théologie à Neuchâtel, Göttingen et Heidelberg. Il fut ensuite pendant cinquante ans pasteur de l’Église libre au Locle. Il épousa une femme qui lui donna neuf enfants et y perdit la raison, puis la vie. La sœur cadette du bisaïeul, célibataire, éleva ce petit troupeau dont mon aïeule, numéro sept, fut le noir mouton. Mais cela est une autre histoire.

Vous qui êtes privés de visites, faites comme mon grand-oncle, frère du mouton noir, écrivez l’histoire de vos familles. Sûr qu’elles ne sont pas banales! Elles nourriront le savoir et l’imagination de vos arrière-arrière-petits-enfants, confinés ou non pour cause de pandémie…

Marie-Pierre Walliser(-Klunge), ancienne rectrice du Gymnase français de bienne

Articles correspondant: Région »