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Bienne

La vaine traque de Charlie

Comme en France la veille, les exemplaires du journal satirique Charlie Hebdo se sont arrachés jeudi en Suisse romande. A Bienne aussi, la traque à «Charlie» à donné du fil à retordre aux kiosquiers. Des quantités très limitées seront disponibles vendredi dans la capitale seelandaise.

Photo: JUG

Julien Graf

«Certaines personnes étaient prêtes à me donner 100 francs si je promettais de leur mettre un exemplaire de côté. Ce qui se passe depuis une semaine, c’est de la pure folie.» En ce jeudi matin, Dominique Wüthrich, l’agente du kiosque situé au sous-sol du magasin Manor, peine à faire face à la bonne vingtaine de clients qui s’agglutinent devant son comptoir. Presque tous sont venus avec la ferme intention de se procurer le dernier numéro des «survivants» de Charlie Hebdo, sorti la veille en France, une semaine après la tuerie dans les locaux du journal satirique.

Plus de 200 demandes

A 10h pile, le livreur fait irruption dans la filiale Naville, la seule enseigne du distributeur romand à Bienne. Entre Libération, Le Figaro et Paris-Turf, la kiosquière déniche à l’abri des regards quelques Charlie. «J’en avais commandé une trentaine, il n’y en a que sept», se lamente-t-elle. Avant les tragiques événements parisiens, Dominique Wüthrich obtenait quatre exemplaires chaque semaine, parfois elle les écoulait tous, parfois seulement la moitié... «On a dû recevoir au moins 200 demandes. Des gens nous ont appelé de Neuchâtel ou du Jura pour savoir si nous en aurions. Samedi matin, on a arrêté de prendre des réservations." La kiosquière prend son courage à deux mains et s’en va affronter les clients impatients. Elle leur signifie qu’aucun Charlie ne leur sera vendu, priorité aux réservations oblige. «Repassez ces prochains jours, mais ce sera au petit bonheur la chance», prévient-elle.

Déception au rendez-vous

Parmi les déçus, Michèle, une septuagénaire bon pied bon œil, avoue ne plus avoir été une lectrice très régulière de l’hebdomadaire:  «Dans ma jeunesse, j’adorais son ancêtre Hara-Kiri. Je trouvais parfois Charlie Hebdo trop provocateur, trop virulent. Le Canard enchaîné me convenait davantage. Mais là, c’est spécial, c’est un numéro historique qui me rappellera ma jeunesse.» En première ligne, René ne feint pas non plus sa déception. «Tôt ou tard, j’aurai ce numéro 1178. Je ne l’achète pas toutes les semaines, mais il m’accompagne depuis longtemps. C’est décidé, je vais m’y abonner pour soutenir la liberté d’expression. Comme ça, je l’aurai à tous les coups», lance le Biennois. Axel et Florian, deux gymnasiens scrutent la scène d’un peu plus loin. Eux aussi, comprennent rapidement qu’ils repartiront bredouilles. «On avait entendu parler de ce journal mais on ne l’avait jamais lu. C’est dommage de ne pas l’avoir, on avait pourtant séché les cours de français pour être ici», rigole Axel.

Cette édition spéciale de Charlie Hebdo, dont le tirage devrait avoisiner les 5 millions d’exemplaires, n’était pas non plus disponible jeudi au kiosque de la gare, l’autre grande enseigne proposant un large éventail de presse francophone dans la capitale seelandaise. «Une personne sur trois entrant ici nous demande des Charlie Hebdo. Nous avons toujours reçu ce journal le vendredi avec un jour de retard sur la Suisse romande», explique Elisabeth Droz, gérante du point de vente Press&Books, filiale du spécialiste du commerce de détail Valora.

Des Charlie vendredi

Des Charlie Hebdo seront donc bel et bien disponibles à Bienne vendredi dans les kiosques Valora de la gare, de la rue Centrale, du Bielerhof et de Boujean. Selon Stefania Misteli, porte-parole de l’enseigne bâloise, 800exemplaires atteindront vendredi des points de vente en Suisse alémanique et au Tessin, contre 130 avant la tuerie. Bien trop peu pour faire face à la forte demande. «Ils seront répartis dans les kiosques qui en vendaient régulièrement. Leur nombre variera en fonction des ventes effectuées jusqu’alors dans chaque filiale. En raison de son caractère bilingue, Bienne pourrait donc être bien fournie», précise la porte-parole, sans être en mesure d’articuler un nombre précis d’exemplaires à disposition.

Le distributeur Naville Presse dit pour sa part avoir commandé 10000 exemplaires pour la Suisse romande. Selon l’ATS, des exemplaires devraient encore arriver chez les vendeurs suisses. Et à Bienne? «J’espère avoir un réapprovisionnement ces prochains jours mais je n’ai aucune garantie», signale l’agente du kiosque Naville. Dominique Wüthrich reprend son souffle et soupire: «Charlie Hebdo avait des difficultés financières. Il fallait les soutenir avant que tout cela ne se produise.» /

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