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Coronavirus

Lettres à nos aînés (47)

La cloche de la reconnaissance

Vous serez sûrement un peu surpris de m’entendre – moi, un spécialiste de l’enfance – vous délivrer un message. Mais je sais toutefois que vous appréciez mon travail, parce qu’il touche le cœur des enfants, enfants qui pourraient être vos petits-enfants, eux que vous chérissez tant.

Il y a quelques semaines, les directions de nos hôpitaux nous exhortaient à reporter toute opération non urgente pour être en mesure d’affronter cette épidémie déferlant sur nous. Cette réduction des programmes opératoires n’allait pas toucher toutes les spécialités de la même manière. On imagine bien, d’un côté, la chirurgie esthétique à l’arrêt complet, alors que d’un autre – les interventions sur les artères coronaires, par exemple –, on ne s’attend qu’à un léger fléchissement d’activité. Et mon équipe dans tout cela, où se situe-t-elle ? Eh bien, nous n’avons pas encore constaté de relâchement, même si celui-ci nous est annoncé. Ainsi donc, au début des restrictions, nous avons opéré chaque jour un enfant (dont trois nouveau-nés) et réalisé une transplantation cardiaque chez un adolescent. Deux autres nouveau-nés sont venus bousculer le programme établi.

Ni mon équipe ni moi-même ne sommes en première ligne pour accueillir et soigner les victimes de ce satané virus. Ce n’est donc pas nous qui méritons votre admiration, mais eux, ces appelés des tranchées: ces infirmières/iers et ces médecins bien sûr, mais aussi toutes ces personnes qui gravitent autour de ces malades. Ce sont eux qui, quotidiennement, s’aventurent dans ce chaudron viral, non sans se demander, parfois, s’ils ne sont pas en train de sacrifier une part de leur santé. Leur courage et leur dévouement ont des élans héroïques, chevaleresques. Ils rejoignent ceux de ces braves des temps anciens qui combattaient ces épidémies – comme ces vagues de typhus –, lesquelles emportaient, à chaque coup de faux, leur part de soignants.

Nous savons que vous aimeriez bien nous aider. Vous n’avez pourtant que ce confinement et peut-être vos prières à nous offrir. Mais offrez-les-nous ! L’un et l’autre nous aident, l’un et l’autre nous sont importants. Et peut-être encore ce dernier geste de reconnaissance : à 21 h, applaudissez nos soldats qui, au front, se battent avec tant de bravoure. Moi, je le fais avec une grosse cloche d’alpage. Elle a été fondue à mon nom par le papa d’un enfant à qui j’avais réparé le cœur. J’ai longtemps pensé qu’elle n’aurait qu’une valeur décorative, jusqu’à aujourd’hui où, tous les soirs, elle résonne de son grave carillon sur mon quartier.

René Prêtre, chirurgien, Lausanne

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