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Assemblée interjurassienne

Ultime bilan avant le dépôt de bilan

Vendredi prochain, ce cénacle procédera à sa dissolution: l’analyse de quelques délégués.

Une des dernières séances du plénum sous la présidernce de Dick Marty. Photo: Stéphane Gerber

Pierre-Alain Brenzikofer

Le clap de fin est proche. Vendredi prochain, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga et les représentants gouvernementaux des deux cantons procéderont à la signature de l’acte de dénonciation de l’Accord du 25 mars. La Question jurassienne considérée comme réglée, l’Assemblée interjurassienne sera dissoute. L’occasion d’un ultime bilan avec quelques membres éminents d’un cénacle qui a permis d’éviter le pire...

Georges Rais
Membre de l’institution dès sa création jusqu’en 1999, le libéral-radical delémontain est l’auteur de la fameuse Résolution 44, qui marqua les prémices de ce qui se passerait ensuite: «L’idée consistait à essayer l’autonomie dans le Jura bernois et, en cas de non-satisfaction, de viser un nouveau canton. Et cela s’est produit. J’ai toujours été d’avis qu’il faudrait passer par un vote général. A l’époque, les plébiscites en cascade proposés par André Ory avaient provoqué l’horreur dans le Nord. Mais, après le 23 juin, ce même Nord les avait jugés nécessaires. Eh bien, ce vote en cascade s’est reproduit avec le départ de Moutier et le refus de Sorvilier et Belprahon.»

Cela dit, notre interlocuteur tient à affirmer haut et fort qu’il fait partie de ceux qui disent que la Question jurassienne est résolue: «En cela, je m’oppose totalement à ce qu’Alain Charpilloz écrit dans Le Jura libre. Chacun est désormais convaincu qu’il a obtenu le mieux pour lui. La majorité populaire écrasante le prouve.»

Georges Rais avoue qu’il est très satisfait d’avoir eu le privilège de pouvoir travailler avec feu Joseph Voyame: «J’ai appris énormément de lui et j’ai repris sa place de coprésident. J’ai eu la satisfaction de voir la Résolution 44 acceptée par le cénacle. Oui, j’ai des souvenirs lumineux et j’ai bien vécu la cohabitation avec les Jurassiens bernois.»

En tout cas, il se dit persuadé que la collaboration intercantonale va se poursuivre et cite à ce propos la HEP BEJUNE et la HES. Il rappelle que le Nord aspirait à créer un canton dynamique, ce qui est le cas. Mais il pense aussi que les gens du Sud n’ont jamais eu l’idée de fonder une entité avec l’autre partie.

« A travers les lignes, je lis la Catalogne et je vois où mène le fanatisme. L’AIJ a permis d’éviter cela, grâce au dialogue confédéral. Elle a pu s’appuyer sur des présidents remarquables comme Jean-François Leuba et René Felber que j’ai côtoyés.»
Quant à savoir si on aurait pu tracer une autre piste, l’homme répond par la négative, mettant en avant les aspirations différentes des populations: «Celle du Jura bernois se satisfait du statu quo, n’en déplaise à Pierre-André Comte qui s’obstine à parler de Jura Sud. En tant que membre d’une bourgeoisie, j’avais pensé unir les fronts par ce biais. J’ai bien vite remarqué que c’était utopique. Les bourgeois de Moutier, par exemple, ont toujours été hostiles à la réunification.»
Alors, pas question de parler de parenthèse inutile. L’AIJ a permis d’éviter les excès et la prise en main de l’opinion publique par les extrémistes: «Bref, nous avons eu la prospérité au lieu des affrontements. Comme quoi, l’Assemblée est un tout beau modèle confédéral dont les Catalans et la Belgique pourraient s’inspirer...»

Marcelle Forster
En fonction dès 2001, la socialiste prévôtoise relève que l’Assemblée a permis aux deux régions d’apprendre à se connaître, d’autant plus  qu’elles avaient une manière différente de ressentir les choses et de les interpréter : «Je me rappelle qu’à propos de l’A16, nous avions produit un document mentionnant la date de fin des travaux. Les Jurassiens avaient proposé une date, mais les Jurassiens bernois avaient objecté qu’elle serait impossible à respecter. Eh bien, nous avions dû faire figurer les deux dates dans le document. Les Bernois avaient un côté plus réaliste et les Jurassiens plus symbolique. Oui, nous avons appris à nous découvrir.»

Pour notre interlocutrice, l’AIJ a instauré un état d’esprit, un respect de l’opinion d’autrui et une ouverture à l’autre qui peinait à s’exprimer avant.

Elle aussi se souvient que l’UDCa toujours prétendu que les institutions interjurassiennes constituées l’avaient été dans le seul but de créer un canton: «Avec le recul, je dois avouer que ce parti n’avait pas tout à fait tort. Je ne peux exclure certaines arrière-pensées. Depuis novembre 2013, d’ailleurs, le Jura opte plutôt pour la fermeture. Mais nous avons quand même permis un dialogue important. Et quand le maire de Moutier dit qu’il peine à concevoir l’existence du Jura bernois, je m’interroge...»

Pour l’intéressée, toutefois, l’AIJ restera comme le lieu du dialogue, où on cherchait des solutions.

Marcelle Forster, qui a de la famille dans le Jura et dont le père entraîna le FC Glovelier, avoue néanmoins avoir pris conscience d’une approche différente des dossiers, même si, dans le fond, les deux régions ont des besoins communs: «La différence de mentalité n’est pas négative. Nous pouvons nous apporter quelque chose mutuellement, si nous savons nous écouter.»

D’après elle, l’Assemblée n’aurait pas pu proposer une autre piste, dans la mesure où il fallait la double majorité pour faire passer un vote. Avec une seule piste, cela aurait été impossible.

«En revanche, la piste du statu quo+ n’a pas été prise très au sérieux, elle qui prévoyait aussi des fusions de communes et des relations étroites avec le Jura. Hélas, le Gouvernement jurassien snobe le CJB.»

Bref, tout cela n’aura pas été inutile. L’AIJ a permis la votation de novembre 2013 et au Jura bernois de s’exprimer, tout comme à Moutier et aux deux autres communes: «Il fallait passer par là. C’était un mal nécessaire pour tourner une page...»

Marc Meury
Pour le socialiste delémontain, les objectifs n’étaient pas les mêmes au sein des délégations. Sans vouloir tomber dans l’autosatisfaction, il note que les événements ont prouvé que cette manière démocratique et fédéraliste de régler le problème était bonne. Il a fallu se mettre à table, ce qui n’était pas évident de prime abord: «Les appréciations étaient très différentes. Il y avait les constructifs et les démolisseurs. Est-ce que ces derniers avaient intérêt à agir de la sorte? L’Histoire nous le dira.»

En tout cas, Marc Meury avoue avoir éprouvé beaucoup de satisfaction. De nombreux délégués avaient véritablement envie d’accomplir quelque chose. Mais il est advenu ce qu’il est advenu. A titre personnel, il regrette qu’on ne soit pas parvenu à trouver une solution sur le plan hospitalier: «Mais je dois aujourd’hui convenir – contrairement à ce que je déclarais précédemment au sujet de refus du canton de Berne de voir le canton du Jura entrer dans le capital-actions de l’HJB – que la dernière proposition ‹d’autonomiser› l’Hôpital de Moutier est une idée intéressante qui démontre, avec beaucoup de retard, malheureusement, que les propositions de l’AIJ en matière hospitalière étaient alors tout à fait réalisables.»

Marc Meury, avec ses 40 ans de foot et de politique, connaissait bien le Jura bernois avant de devenir «aijiste». Mais il avoue néanmoins avoir un brin sous-estimé un élément: l’aspect confessionnel: «Pas comme religion, mais comme mentalité. Le catholique est plus extraverti que le protestant. J’ai négligé ces problèmes.»

A propos des deux pistes, on sait ce qu’une a donné, mais l’autre est tombée dans les brouillards: «Il ne faut pas oublier que le statu quo+ était admis par l’AIJ, ce qui sous-entendait que le statu quo n’existe plus. Qu’en est-il advenu? Certains doivent être restés sur leur faim. Les probernois, par loyauté à Berne, n’ont-ils pas osé ou sont-ils satisfaits de leur sort?»

Marc Meury, s’il soutient avoir rencontré des gens très sympathiques et dit n’avoir aucune animosité envers le Jura bernois, ajoute avoir côtoyé à l’AIJ des gens profondément antijurassiens dès le départ, ce qui l’a gêné. Chez les Jurassiens, ces antipathies profondes existent aussi, mais pas vis-à-vis du Jura bernois! « Dans cette région, certains sont plus antijurassiens que probernois, conclut-il. Ceux-là avaient dès le début des objectifs différents.»

Comme militant jurassien, il juge que l’aventure AIJ n’a pas été inutile. Elle a permis de régler quelques dossiers et tracé une voie pour d’autres problèmes. «Et le vote de Moutier n’a pas laissé de traces indélébiles comme celui du 23 juin.»
A titre personnel, il regrette que l’aventure se termine à onze pour la délégation jurassienne, pour cause de décès de Jean-Marc Veya. Tout comme il déplore que la Résolution 44, acceptée par les deux délégations, ait été balayée ensuite: «Tout le monde avait alors compris qu’il ne fallait pas aller trop loin...»

Claude Röthlisberger
Ennemi résolu de l’Assemblée, il y avait cependant fait son entrée en 2006 pour en devenir le coprésident. L’agrarien de Reconvilier a toujours prétendu qu’elle n’était qu’un outil pour la réunification et même l'outil principal, quand bien même tout le monde s’en défendait. «Quand je suis arrivé, les fronts se sont radicalisés et l’UDC a pu se profiler comme le parti antiséparatiste par excellence. Moi, je n’ai jamais cru aux institutions interjurassienne qui n’étaient que de la poudre aux yeux.»

L’homme connaissait déjà le Jura, lui qui a vécu dans les Franches-Montagnes: «Hors Question jurassienne, j’ai rencontré des gens éminemment sympathiques. Mais les séparatistes de l’AIJ ne comprenaient pas qu’après des engueulades, on pouvait aussi boire le verre de l’amitié.» Incidemment, il note que certains membres de la délégation bernoise se sont littéralement fait envoûter, «comme Claude-Alain Voiblet». Pour lui, il aurait fallu d’emblée refuser de monter dans le bateau: «A l’UDC, nous étions contre la piste demandant un nouveau vote. Si on nous avait suivis, la destinée aurait été différente.» En tout cas, Claude Röthlisberger juge que l’AIJ a constitué une parenthèse inutile: «Pour nous et finalement pour nos adversaires aussi, qui n’ont obtenu que le maigre résultat de Moutier. Pour moi, le grand moment reste le 4 novembre 2013, quand le Jura bernois a dit non.»

 

L’autonomiste qui n’aime pas la stratégie autonomiste:
daniel chaignat  Membre du Parti des Verts, autonomiste de la première heure, le Tramelot est membre de l’AIJ depuis 2009. A propos de ce cénacle, il salue le fait qu’il soit parvenu à instaurer le dialogue par-delà les mouvements de lutte entre deux régions en conflit: «Nous n’avions certes pas une grosse influence sur les gouvernements et ces mouvements, mais nous avions de temps en temps des visions différentes, tout comme nous avons défini les modalités des votes.» L’homme regrette toutefois que l’institution n’ait pas préparé l’avenir, malgré ses commissions qui discutaient des hôpitaux, des écoles, etc. Des dossiers fondamentaux mais, malheureusement, ces commissions disparaîtront avec l’Assemblée: «Dès l’an prochain, il n’y aura plus de dialogue institutionnel direct», regrette le Tramelot.

Lui, il souhaiterait que l’on pérennise tout cela en dehors de l’AIJ, par le biais de dialogues institutionnels entre l’AIJ et le Parlement jurassien. De quoi parler d’une immense déconstruction et de regretter, aussi, que certains milieux jurassiens refusent de discuter avec les «subalternes» du CJB: «Mauvaise attitude! L’AIJ aurait dû faire une proposition institutionnelle de dialogue entre les commissions du Parlement jurassien et celles du CJB. Et que ce dernier puisse rencontrer une fois l’an le Gouvernement jurassien, juste pour maintenir les liens. Oui, nous avons mal joué et tout a fini en queue de poisson.»

Son bilan personnel? «Comme autonomiste de base toujours opposé au Rassemblement jurassien, je suis souvent mal à l’aise. Je me suis battu contre les probernois et contre les autorités. Je n’étais pas favorable au départ de Moutier. La politique autonomiste ne m’a jamais convaincu. Je n’ai jamais revendiqué la sédition, mais toujours l’autonomie. Malgré tout cela, l’expérience AIJ m’a beaucoup plu.»

Quand on lui demande ce qu’il a pu découvrir de l’autre région, notre interlocuteur dit qu’il a appris à découvrir les défauts de certains, même s’il connaissait bien le Jura et les personnes.

Quant à savoir si l’AIJ aurait pu proposer d’autres pistes, il avoue ne pas savoir. Personnellement, il juge anormal qu’au niveau constitutionnel et à tous les échelons, on autorise un changement de canton ou d’Etat avec une majorité d’à peine 50,2%: «Il faut changer la Constitution. 60%-70% doivent être un minimum. Et encore, il faudrait répéter le vote à quelques années d’intervalle pour être sûr de la volonté populaire. Quand je pense à l’Espagne, je frémis. Pour un poil, on va bouleverser tout un pays. Moi, j’avais réclamé sans succès qu’on change la Constitution bernoise dans ce sens. Avec deux votes et une majorité qualifiée, on éviterait le coup de tête occasionnel.»

En tout cas, Daniel Chaignat soutient que l’expérience AIJ n’a pas été inutile, même s’il est aujourd’hui difficile d’imaginer comment les choses se seraient passées sans elle...
 

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