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Paysans au fil des saisons (10)

S’adapter pour ne pas subir

La canicule de cet été n’a pas affecté tous les agriculteurs de la même manière. A la Montagne de Saules, Thomas Scheidegger est passé entre les gouttes.

En passant à l’élevage de vaches allaitantes, Thomas Scheidegger craignait de perdre le contact avec ses bêtes. Le jeune éleveur a su soigner ce lien.
  • Dossier

Texte et Photos Nicole Hager

Confrontés à la répétition de plus en plus fréquente d’épisodes de grande chaleur et de sécheresse, des agriculteurs adaptent leur pratique à l’évolution du climat. C’est le cas de Thomas Scheidegger à la Montagne de Saules. En 2005, lorsqu’il reprend l’exploitation familiale en collaboration avec son père, le jeune homme opte pour la filière viande au détriment de la production laitière. Dans le nouveau rural, les Red Holstein sont remplacées par des vaches Salers. A plus de 1000 mètres d’altitude, ces bêtes rustiques d’origine auvergnate se sentent comme chez elles. Elles raffolent de l’herbe des pentes jurassiennes et, quand la sécheresse sévit, elles se contentent avec délectation de feuilles d’arbres et de buissons. «Un peu comme des chèvres», commente avec satisfaction l’éleveur qui a pour principe de nourrir son bétail sans apport de complément à base de maïs ou de soja importé (lire ci-contre).

Une telle alimentation, 100% régionale, est même assurée au plus fort de l’été quand, sur les contreforts du Moron, les pâturages sont brûlés. Le bétail est alors envoyé en estivage et gagne les pâturages communaux. Cette année n’a pas dérogé à la règle. Quand bien même le domaine de Thomas Scheidegger a été par moments copieusement arrosé, il n’y avait plus grand-chose à brouter en juillet et en août sur les flancs très rocailleux de la Montagne de Saules.

Situation privilégiée
Très localisés, les épisodes orageux additionnés à une bonne chaleur ont permis à Thomas Scheidegger de réaliser une récolte de fourrage plus abondante que celle de l’an dernier. Cette situation privilégiée n’a pas été l’apanage de toutes les exploitations agricoles. Sur les montagnes voisines d’à peine quelques kilomètres à vol d’oiseau, comme à Fornet-Dessus, des agriculteurs vivent une tout autre réalité. Pour nourrir leur bétail, ils ont dû parfois entamer les réserves faites pour l’hiver. C’est le cas aussi dans le Vallon de Saint-Imier, où la saison d’estivage a dû être raccourcie par endroits, faute d’herbe en suffisance en altitude, alors qu’en plaine, la récolte de fourrage s’est avérée décevante. Une situation qui a contraint certains éleveurs à mener leurs bêtes à l’abattoir avec un mois d’avance sur le calendrier prévu, constate-t-on à la boucherie Junod, à Corgémont.

Le virage du bio
Au regard du changement des conditions climatiques, Thomas Scheidegger ne regrette pas l’option radicale adoptée en 2005. Dix ans plus tard, désormais seul à la tête de l’exploitation familiale, il a pris un autre virage, celui du bio. Par conviction. «J’ai des enfants et je souhaite les nourrir en limitant au maximum les antibiotiques et les produits chimiques.»

Le choix des vaches Salers a facilité la transition. Outre leurs longues cornes en forme de lyre, leur pelage acajou légèrement frisé et leur viande riche en goût, ces bovidés ont pour particularités d’être résistants aux maladies et de vêler facilement, ce qui nécessite de moins recourir à des soins et à des antibiotiques. «C’est un exploit de pouvoir assister à la naissance d’un veau, cela va tellement vite, même chez les génisses qui mettent bas pour la première fois», relève l’éleveur, qui comptabilise une cinquantaine de vêlages par année sur son domaine.

Ces jours, Thomas Scheidegger ne chôme pas. Il faut labourer les champs, puis semer le triticale d’automne - un hybride entre le blé et le seigle - et le blé panifiable, qui seront récoltés l’année prochaine. En cette période de l’année, les rosées plus importantes et les températures particulièrement clémentes assurent un bon développement des céréales, ainsi que de belles pâtures d’automne. De quoi nourrir aisément la trentaine de vaches mères et leurs veaux désormais réunis autour de la ferme après la période d’estivage.

Les 80 têtes de bétail exigent une attention constante. Le troupeau est visité deux fois par jour pour vérifier s’il est au complet, détecter et soigner d’éventuels maux. Il faut aussi changer régulièrement le périmètre des différents parcs où les animaux broutent afin de leur garantir suffisamment à manger.

Contrairement à bien de ses confrères, l’éleveur de Saules est en mesure de faire face à l’hiver à venir. Ses réserves de foin devraient être suffisantes pour nourrir ses vaches. Il lui faut également veiller aux réserves de bois, essentielles pour chauffer la maison familiale aménagée avec goût dans une ancienne grange.

Depuis le salon entièrement vitré, la vue plonge sur la vallée de Tavannes et porte jusqu’à l’antenne du Chasseral. En ce mercredi matin, les lieux sont calmes. Matteo, Lucas et Leana sont à l’école à Reconvilier. Avec leurs camarades, ils s’expriment en français et plutôt en portugais à la maison. Leurs parents passent aussi d’une langue à l’autre avec une facilité déconcertante. «C’est parfois difficile pour nos apprentis de participer aux conversations quand nous sommes à table», rigole Thomas Scheidegger, qui a rencontré sa femme Marielle lors d’un séjour au Brésil. Si la Montagne de Saules prend des airs exotiques, ce n’est pas qu’à la faveur d’une météo particulièrement douce.

Amas de ballots devant la ferme Scheidegger. Cet été, le secteur de la Montagne de Saules a bénéficié de quelques orages bien ciblés qui ont permis d’assurer une production de fourrage suffisante pour l’hiver.

Produire mieux avec moins d’impact
Avec trois autres éleveurs de vaches de race Salers, Thomas Scheidegger proposent depuis 2012 de la viande de bœuf sur abonnement. Tous les 15 jours, les consommateurs reçoivent à leur domicile trois différents morceaux (steak, émincé, entrecôte, rôti, etc.), selon un planning établi à l’avance. Les éleveurs misent sur la qualité et visent aussi à réduire leur empreinte écologique. Ils s’engagent ainsi à ce que l’alimentation de leur bétail soit 100% régionale. Le soja est remplacé par d’autres protéagineux plus régionaux, comme le pois.

La société «Les saveurs de nos pâturages» propose d’autres viandes, comme du cabri, du porc, du poulain et du poulet, des paniers de légumes bio, ainsi que des œufs. Pas moins de 300 familles ont conclu un abonnement.

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