
Pierre-Alain Brenzikofer
Président de Pro Helvetia depuis 2006, l’ancien conseiller d’Etat Mario Annoni fait cohabiter cette fonction prestigieuse avec d’importants mandats d’expert que lui attribuent régulièrement les cantons suisses. Enfant de Bévilard, il s’est cependant découvert de très fortes attaches avec La Neuveville, où il vit depuis 1982, date de son élection à la double fonction de préfet et de président de tribunal.
Connaissant sa passion pour l’histoire, on ne s’étonnera donc pas de le retrouver à la tête du comité du 700e anniversaire de La Neuveville, ce gigantesque bastringue que les organisateurs ont eu la bonne idée d’étaler sur toute l’année. Pour mémoire, «Momo», la comédie musicale interprétée par l’Ecole de musique du Jura bernois, a déjà connu un immense succès. «J’ai accepté ce mandat à la demande du maire Roland Matti, glisse Mario Annoni. Il est vrai que cela demande un gros investissement en temps. La mise sur pied du colloque historique, par exemple, a déjà nécessité plusieurs journées de discussion.» Surtout, l’ancien magistrat avait fortement envie de rendre une fois un service aux Neuvevillois, ses concitoyens.
Témoins presque intacts
En tout cas, le cadre architectural exceptionnel de la cité conférera à l’événement une dimension particulière: «Il existe bien sûr des villages plus anciens, comme Saint-Imier qui a fêté ses 1000 ans. Mais 700 ans, c’est un sacré bail, aussi.» Pour Mario Annoni, cette cité construite à partir de rien en 1312 a vu sa communauté changer au fil des siècles. Il note que la fête permettra aux indigènes de retrouver leur histoire avec des témoins du passé presque intacts, ce qui facilitera les choses. De quoi évoquer la place de la Liberté et la vieille ville qui ont très peu changé: «Cela créée quelque chose de vraiment spécial. Et puis, surtout, nous avons de la chance. Beaucoup de villes ont été détruites complètement pendant la guerre, comme en Allemagne.» De quoi tourner son regard ému du côté de la maison des Dragons, construite en 1757, ou encore en direction des rues Beauregard, du Marché et du Collège, «ces témoins presque intacts qui feront de la fête un phénomène particulier.»
Avec une once de perfidie, notre interlocuteur avait d’ailleurs fait remarquer à son frère Paolo, maire de Bévilard, qu’il ne pourrait pas bénéficier d’un tel environnement dans son fief. «Bien sûr, il y a la fameuse caserne qu’on devrait sauver et qu’on ne sauve pas!» Allusion à cette ferme transformée en maison d’appartements multiples à l’époque de l’industrie naissante. Mais ceci est certes une autre histoire...
L’importance du passé
Au fait, est-il toujours important de tirer les enseignements du passé? «Eh bien, j’étais dernièrement à l’inauguration du Musée gruérien à Bulle comme président de Pro Helvetia avec mon nouveau chef, le conseiller fédéral Berset. On m’a demandé de façon provocatrice pourquoi Pro Helvetia soutenait ce musée, alors que généralement, nous ne soutenons que ce qui n’intéresse personne. Rien n’est plus faux. Nous appuyons aussi le développement des programmes d’aide à la culture populaire.»
Tout cela pour asséner qu’il n’y a pas d’avenir sans fidélité au passé et qu’on se nourrit du présent avec ce passé: «Plus une société connaît ses racines et ses valeurs, plus elle sait d’où elle vient, plus elle sera forte et plus elle saura s’ouvrir. Dans le cas contraire, elle sera fragilisée et réduite à se défendre contre les autres.»
A La Neuveville, Mario Annoni observe que la population a changé. De nouveaux quartiers ont vu le jour et le 700e permettra d’enseigner aux derniers arrivés ce qui s’est passé, mais aussi de créer un esprit communautaire avec des éléments objectifs comme l’histoire. Raison pour laquelle le comité a choisi de proposer aux sociétés locales d’organiser un événement dans leur domaine respectif. Eh bien, pratiquement toutes ont accepté. Le Skater-Hockey organisera la finale de la Coupe de Suisse, le foot un match de démonstration. Quant à la Société des costumes, elle sera forcément en phase avec l’histoire. Certes, il n’est pas question d’établir ici un calendrier exhaustif. Mais Mario Annoni se réjouit particulièrement de voir les paroisses catholique et protestante collaborer sur quatre journées. Grâce à l’ancien maire Jacques Hirt, une pièce de théâtre sera jouée sur la place de la Liberté, couverte pour l’occasion.
«Nous aurons même la visite du prince-évêque Frédéric de Wangen de Géroldsteck le 1er août», jubile notre féru d’histoire. Allusion à ce personnage mort d’une infection des dents et qui régna de 1775 à 1782. Pour l’occasion, on mettra sur pied une grande fête moyen-âgeuse au bord du lac, car ce personnage arrivait toujours en bateau depuis Bienne. «Une visite fort appréciée, commente Mario Annoni. Elle était souvent synonyme de cadeaux, de promesses et de baisse d’impôts. «Les Neuvevillois ont toujours soutenu le prince-évêque quand il était en guerre contre Berne, Bienne ou Soleure. C’est pour cela qu’ils ont rapidement obtenu des franchises.»
Historique, le colloque
Forcément, l’historien passionné qu’est le précité s’est beaucoup impliqué dans l’organisation du grand colloque historique, qui réunira le 19 octobre plusieurs professeurs et archéologues. Divers thèmes seront évidemment abordés, tous en rapport avec la cité. Le président planche sur ce dossier depuis trois bons mois.
Et comme il est important de réaliser des choses durables, trois livres seront publiés cette année. «La Neuveville en 2012 – De balades en regards» consistera en cinq regards de femmes. Evocation de Marjorie Spart (journaliste au JdJ), Dominique Baumann (historienne), Mary Laure Chevalley-Pellet (une ancienne du JdJ), Mariette Muller (journaliste) et de l’illustratrice Catherine Louis. Mis en souscription publique, ce livre a déjà intéressé 320 personnes. L’idée consiste à laisser une trace de 2012.
Autre témoignage intéressant, celui de Jacob Chiffelle. Soit un rapport de 80 pages écrites à la main sur La Neuveville entre 1825 et 1826. Tout à tour maître bourgeois (maire) sous le régime du prince-évêque, maire sous le régime impérial et à nouveau maître bourgeois sous l’occupation alliée et le régime bernois, l’intéressé était un pasteur sans cure qui dirigeait un pensionnat: «Son rapport concerne tout à la fois la situation topographique et économique, les mœurs, les finances, l’organisation, le nombre de vaches dans la cité», s’enthousiasme Mario Annoni. Ce document était si parfait qu’il a reçu un prix et abouti aux archives bourgeoises de Berne.» Le texte sera publié, annoté, ainsi que préfacé par le professeur André Bandelier, le plus grand spécialiste régional du 19e siècle. Publié par l’Emulation, «il décrit des lieux qui n’ont pas changé. On s’y retrouve.»
Pour l’anecdote, une fois devenu bourgeois de Berne, Chiffelle a germanisé son nom en Tschifeli. Aujourd’hui, ici, c’est plutôt l’inverse qui est d’usage... Quant au troisième ouvrage, il sera réalisé par Charles Baillif, conservateur du Musée de La Neuveville et publié par l’Emulation. On y découvrira des textes, des photos historiques et des commentaires de Neuvevillois. Pour conclure sur une note festive, tout se terminera en décembre par l’organisation d’une fondue géante et l’installation d’une patinoire. Quand l’histoire cohabite avec la vie, quelle saine et franche délectation!
La nostalgie de la grande fusion...
Pas un sur quatre
Mario Annoni, on s’en souvient, a toujours été partisan d’une fusion des communes à l’échelle de l’ex-district de La Neuveville. Dans ce contexte, il avait été plutôt déçu de constater, lors de la dernière campagne électorale pour la mairie, qu’aucun des quatre candidats ne semblait favorable à une telle évolution. Notre interlocuteur, de surcroît, ne comprend pas qu’on avance toujours l’argument financier dans cette problématique: «Qu’on l’avance alors aussi dans l’autre sens! On pourrait créer davantage de communes en séparant les quartiers aisés des défavorisés!»
Au-delà de cette provocation, l’ancien conseiller d’Etat relève que les fusions doivent justement servir à répartir la richesse, à offrir un projet de vie et de société aux jeunes: «Ces derniers, qu’ils habitent le Plateau ou La Neuveville, suivent ensemble le collège dans cette dernière localité, puis s’en retournent dans leurs communautés séparées. Je souhaite pour eux une collectivité plus vaste, dont ils pourraient s’occuper ensemble plus tard.»
De quoi marteler qu’en cas de mariage, aucun village ne perdra son banneret ou sa fontaine. Alors, oui, notre interlocuteur serait favorable à un nouveau projet pour les générations montantes, avec un horizon un peu plus vaste et davantage d’infrastructures mises en commun. Pour l’instant, il avoue se sentir un peu seul à partager cette vision à l’échelon de l’ancien district. Soit une communauté élargie qui partagerait ses soucis et ses problèmes, avec la volonté de relever ensemble des défis un peu plus conséquents.
Globalisation
Mario Annoni, enfin, observe que les nouvelles générations se posent des questions par rapport à l’évolution du monde et à la globalisation. Il juge dès lors important qu’on leur propose quelque chose qui leur fasse miroiter une dimension plus conséquente.
Quel avenir pour La Neuveville?
Quand on l’interroge sur l’avenir de sa cité, Mario Annoni opte pour la lucidité. Façon d’avouer que la célébration de ce 700e annviersaire ne va pas tout changer. «Nous avons le lac, la montagne et notre vignoble protégé.» En d’autres termes, la bourgade est un peu coincée entre de magnifiques obstacles naturels. «Malgré cela, les projets existent. Je pense notamment à la nouvelle école. J’observe aussi que des gens viennent s’établir ici pour bénéficier de notre position topographique exceptionnelle et de notre extraordinaire patrimoine historique.»
L’ancien magistrat glisse évidemment que la mise sur pied de ce 700e anniversaire a permis de démontrer l’existence d’un tissu associatif particulièrement actif. La Neuveville? Une communauté décidément très vivante! «Bien sûr, les infrastructures sportives font encore défaut et il faudra aussi procéder à quelques investissements. Je pense notamment à l’aménagement de la place de la Gare, qui évoque pour l’instant la défunte DDR. Il conviendra d’établir des priorités. Mais, surtout, il faudra laisser aux autorités en place, qui sont relativement jeunes, le temps de réaliser leurs objectifs.» Message sous-jacent pour les citoyens: ne changez donc pas tout le temps d’édiles, sapristi!
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