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Record Store Day

Le vinyle s’offre une seconde jeunesse

Communion, ce samedi, autour d’un objet culte: le disque vinyle. Donné pour mort voici 15 ans, il renaît au printemps sous la baguette magique du Record Store Day, la Journée mondiale des disquaires.

De longues files d’attente devant les disquaires pour une journée pas comme les autres. source: RSD

Par Alain Meyer

Dès 2007, des nostalgiques des microsillons ont repris aux Etats-Unis leur bâton de pèlerin. Au moment où les jours du disque vinyle n’étaient plus seulement comptés, mais déjà rétrogradés dans l’histoire des progrès humains jusqu’aux datations de la scie pour la médecine ou de la charrue pour l’agriculture. Cette impulsion vintage a aujourd’hui gagné la planète entière, a fortiori en ce samedi 13 avril décrété Journée des Disquaires 2019 (Record Store Day).

De quoi succomber, chez beaucoup, au charme suranné de ces antédiluviennes et satanées galettes qui font souvent cra-cra, et dont il faut retourner les faces sur la platine. Le déclin des vinyles remonte au mitan des années 1990. Sous la pression du CD, puis sous le règne du streaming s’est légitimement posée la question de l’utilité des magasins de disques. Et par conséquent des disquaires…

Cette question-là était en phase d’être réglée à Bienne, depuis les fermetures successives des magasins spécialisés Symphonia en 1993, Evard dans la foulée, Lollypop et Citydisc au début des années 2000, Vinyl Overdose au tournant des années 2010, ainsi qu’en 2014 le magasin Sporting, à la rue Dufour. En un mot, un désert. Seule l’intervention, en 2013, d’un vieux briscard, ex-employé de la voirie, Bruno Mutti, patron de Vinyl Biel à la rue Franche, a permis aux aficionados de retrouver des couleurs.

Mais que les mélomanes de la région se rassurent, la ville de Berne compte encore quelques bonnes adresses dans le bottin. Alors que dans le Chablais, un seul disquaire perdure. Ouvert voici 36ans, l’enseigne DCM, à Aigle, voit fondre tous les samedis des hordes d’acheteurs valaisans sur les bacs, qu’ils viennent de Sion, Martigny ou du Val d’Anniviers. Fait révélateur d’un pays où les derniers disquaires ayant pignon sur rue sont à dénicher dans les centres urbains (Zurich, Lausanne, Genève). En périphérie, les amateurs de vinyle se rabattent plutôt sur les achats en ligne.

Métier multifonctions
Le Record Store Day, cette originalité américaine, a donc vu le jour voici exactement onze ans, pour redynamiser un métier – disquaire – en voie de fossilisation. Un professionnel qui cravache, conseille, oriente, et peut aussi – à l’occasion – servir d’assistant social ou de pharmacien. La musique soigne et adoucit les mœurs.

Un rôle multifonctions parfaitement décrit par l’écrivain britannique Nick Hornby dans «Haute Fidélité» (1995). Si le Record Store Day a aidé des milliers de disquaires à se relever d’une mauvaise passe en remettant les microsillons au goût du jour, cette célébration annuelle permettrait-elle à l’industrie du vinyle de se redresser vraiment, alors que le streaming attire toujours plus d’adeptes?

La furie mercantile qui accompagne maintenant l’autocélébration des disquaires n’a jamais atteint en Suisse la même ampleur qu’en France ou en Allemagne, où le nombre des magasins est plus conséquent aussi. Les ventes de vinyles n’ont pratiquement pas décollé l’année dernière en Suisse (+ 1% seulement par rapport à 2017, source IFPI).

Pour appâter les clients, l’édition 2019 du Record Store Day a mis le paquet. Comme à son habitude. Entre des versions inédites du cultissime «Astral Weeks», de Van Morrison, et des picture discs de David Bowie («Pin-Ups»), l’amateur éclairé y trouvera son bonheur. Mais le matraquage promotionnel, qui enrobe dorénavant cet événement à dimension mondiale, commence aussi gentiment à énerver plusieurs disquaires et quelques labels indépendants.

Flop à La Chaux-de-Fonds
Chez Vinyl Biel, Bruno Mutti n’envisage rien d’exceptionnel ce samedi. «Ici, c’est Record Store Day toute l’année!», clame-t-il. Dans sa vitrine, un seul disque arbore l’autocollant RSD: une réédition de 2017 de «View to Heaven», des Sauterelles de Zurich (1968). Pas de party non plus à La Chaux-de-Fonds, chez Zorrock. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé de prendre un jour le Record Store Day en marche. Son gérant, Ludovic Schopfer, avait tenté l’expérience en 2016: «Show-case et commandes de vinyles estampillés Record Store Day. La plupart sont toujours dans les bacs. Ce fut un flop absolu», concède-t-il.

«Si un client désire un tel disque, je le lui commande en le prévenant que rien n’est garanti, en raison de pressages limités. Sans compter des prix plus élevés que ceux d’albums standards. Les retombées sont nulles pour nous», conclut-il. Autre constatation: «Les grandes compagnies de disques nous font croire qu’il s’agit là d’objets rares et indispensables. Mais ô surprise… des tirages ressortent sur le marché quelques mois après le Record Store Day, en suivant une filière normale de distribution. Les prix sont alors étrangement plus bas».

Gare à la «collectionnite»
Observations identiques à Genève, chez Dig It, un disquaire vintage situé derrière la gare de Cornavin. «Je suis anti-Record Store Day», dégaine Jack Davet, patron des lieux. «J’y ai participé dès l’ouverture de ma boutique en 2013, mais les prix des galettes sont trop élevés à l’achat pour s’en sortir. De plus, le choix des disques qu’on nous propose en Suisse est restreint. Il dépend de distributions depuis la France ou l’Allemagne. Le Record Store Day a été conçu pour les marchés anglais et américain. Nous restons ici à la traîne.»

Des disquaires vont jusqu’à critiquer «la collectionnite» qui s’est emparée de plusieurs clients. Ainsi Dirk Johannsen, grand manitou du label et magasin de disques Crypt, à Hambourg, spécialiste de rock garage. Il n’en finit plus de baver sur l’aura un peu artificielle qui enveloppe désormais le vinyle. «Je ne suis pas contre l’idée de rassembler des gens autour du disque», observe-t-il. « Ce qui m’indispose a trait au ‹collector bullshit›. Sortir des disques ennuyeux en nombre limité à des prix exorbitants pourrait être contre-productif pour les disquaires eux-mêmes. Les disques sont publiés parce que la musique s’impose, non pour défendre les intérêts des collectionneurs». Crypt n’a jamais sorti d’édition spéciale pour le Record Store Day et n’entend pas céder à la mode.

Noël en avril
D’autres, en revanche, n’hésitent pas à marquer le coup lors de cette journée synonyme (aussi)… de bonnes affaires. Chez Sounds, à Genève, sur la plaine de Plainpalais, «c’est notre deuxième Noël», s’exclame Alain Jean-Mairet, le propriétaire. «Sur quatre disques vendus ce jour-là, trois seront des sorties estampillées Record Store Day. Nous en avons commandé environ 300 cette année. Ces objets devraient tous être disponibles samedi».

Mais ici, pas de queue devant l’échoppe, comme c’est désormais le cas à Londres ou New York.

Le Record Store Day, une ode au disque vinyle chaque année renouvelée. Photo: Alain Meyer

La nouvelle bible des accros
Des pochettes de disques rutilantes, présentées comme des incunables, sur des dizaines de pages richement illustrées. Voilà, en résumé, le contenu du supplément de mars de «Long Live Vinyl» («Longue vie au vinyle»), la nouvelle bible anglaise des accros du microsillon. Les principaux tabloïds musicaux d’Albion (Melody Maker, New Musical Express) des années punk et new wave ayant sombré vers la fin 1990, à l’instar du vinyle, une niche s’est reconstituée, dans la presse musicale, pour les nouveaux fans des 33 tours.

Le teasing de «Long Live Vinyl» est particulièrement soigné: «Plus de 500 rééditions révélées le 13 avril», promettait sa Une il y a un mois déjà! L’effeuillage peut débuter. Le grand retour du vinyle y est décliné à toutes les sauces (rock, hip-hop, reggae, soul, électro, classique). Chaque congrégation trouve matière à s’émouvoir dans cette nouvelle boutique du prêt-à-écouter. De là s’échappe la promesse de retrouver dans leur jus des vieilleries post-punk, par exemple, (les singles du groupe Television Personalities), ou la B.O de la 2e saison de Twin Peaks signée Badalamenti, le volume 1 des remixes des Bananarama, etc. En jazz, des prises inconnues de Charlie Parker accompagné de cordes (Strings Sessions) ou la réédition d’un album de 1972 supposé introuvable – ou devenu trop cher sur le marché – de Bernard Purdie, «Soul Is… Pretty Purdie». Problème: le consommateur suisse a peu de chance de pouvoir acquérir ces disques, car destinés d’abord aux marchés anglo-saxons.
 

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