Vous êtes ici

Abo

ApériCIP

«Le bilinguisme n’est pas un poids, mais une chance»

A l’invitation de TeleBielingue, du CIP et de la CEP, cinq invités se sont penchés sur la place des francophones dans le canton de Berne, sur leur manque de visibilité et les défis auxquels ils sont confrontés.

Quelque 60 personnes ont assisté hier au 26e débat de l’ApériCIP. Etaient invités sur le plateau (de g. à dr.): Bernhard Rentsch, Christophe Gagnebin, Patrick Linder, Thomas Loosli (animateur), Anne-Caroline Graber et David Gaffino. Stéphane Gerber

Par Philippe Oudot


Le canton de Berne compte 10%de francophones, dont 5%vivent dans le Jura bernois. Exception faite de ce qui tourne autour de la Question jurassienne, et désormais de l’avenir de Moutier, ils sont toutefois peu visibles à l’échelle cantonale. A l’occasion de la 26e édition de l’ApériCIP, qui s’est tenu hier dans l’aula du CIP, à Tramelan, ses organisateurs ont convié cinq personnalités de la région pour un débat au titre un brin provocateur: «Wo sind die Romands?»

Les cinq invités étaient Anne-Caroline Graber, députée au Grand Conseil, Patrick Linder, directeur de la Chambre d’économie publique du Jura bernois (CEP), Christophe Gagnebin, président de la Commission culture du CJB, David Gaffino, tout nouveau vice-chancelier du canton de Berne, et Bernhard Rentsch, directeur des publications du groupe Gassmann. Le débat était animé par Thomas Loosli, journaliste à TeleBielingue.

Que pèsent les Romands?
En tant que minoritaires, les Romands comptent-ils vraiment dans le canton? Pour Anne-Caroline Graber, il faut être réaliste: «Sachant qu’on ne représente que 10%de la population, on ne peut pas s’attendre à ce que notre influence politique soit supérieure. Mais notre voix compte aussi: au sein du groupe UDC au Grand Conseil, mes collègues du Jura bernois et moi-même avons déjà réussi à infléchir la position des Alémaniques! Et au Grand Conseil, la Députation tient tout à fait la comparaison avec les élus alémaniques – même si nous avons plus de peine à nous imposer en raison des problèmes de langue.»

Dans le monde économique, la maîtrise de l’allemand est certes aussi un atout, notamment parce que nombre d’entreprises exportent sur le marché allemand, a admis Patrick Linder. Mais elle joue un rôle sans doute moins important que dans d’autres secteurs. 

S’ouvrir sans peur
S’agissant de la différence de perception entre les Jurassiens bernois et les francophones de Bienne, David Gaffino a rappelé que si le français était la langue officielle du Jura bernois, Bienne était officiellement bilingue. En tant que chef de l’Office du bilinguisme, le vice-chancelier a dit sa volonté «préserver les acquis, bien sûr, mais aussi d’encourager chacun à s’ouvrir, sans peur, à l’autre langue.» Et d’ajouter que tous les francophones avaient intérêt à tirer à la même corde et à revendiquer la place qui leur revient. Notamment ceux disséminés dans l’Ancien canton, car ils n’ont pas de statut officiel et sont noyés.

En tant que président de la Commission culture du CJB, Christophe Gagnebin a quant à lui mis en évidence la richesse et la diversité de l’offre culturelle dans le Jura bernois, soulignant ses spécificités. Pour les arts de la scène, la langue française est bien sûr une évidence, mais d’autres formes d’expression artistique comme la musique ou la peinture se jouent des frontières linguistiques.

Perception différente
Et les Alémaniques, s’intéressent-ils aux affaires qui concernent les francophones, a demandé Thomas Loosli? ABienne, les deux communautés linguistiques vivent certes en bonne intelligence, mais en parallèle, sans vraiment se mélanger, a rappelé Bernhard Rentsch. Car la différence n’est pas que d’ordre linguistique, elle aussi et surtout de nature culturelle. Il a aussi constaté que le bilinguisme biennois n’était pas perçu de la même manière de part et d’autre de la Sarine: en Suisse romande, Bienne est considérée comme une ville alémanique, alors qu’à Zurich ou Aarau, on apprécie Bienne pour son bilinguisme et son côté romand. Et Anne-Caroline Graber de renchérir en assénant que la modeste couverture que les médias romands font du canton de Berne, et notamment du Jura bernois et de Bienne, n’est pas étrangère à ce manque de reconnaissance.

De son côté, Patrick Linder a lui aussi admis que le Jura bernois manquait de visibilité, mais il a assuré que les choses étaient en train de changer, avec la Stratégie économique présentée par la CEP. «Le Jura bernois s’inscrit dans le cadre institutionnel bernois, mais il est en contact étroit avec Bienne et l’Arc jurassien et revendique sa pleine appartenance à la région romande», a-t-il martelé.

S’agissant du domaine culturel, Christophe Gagnebin a souligné que les frontières politiques, mais aussi linguistiques, n’étaient pas forcément des obstacles, comme en témoignent les collaborations intercantonales. Dans ce contexte, le Jura bernois a tout à gagner à être mieux connu et donc reconnu. Il peine en effet à faire valoir sa richesse et sa diversité culturelle, par exemple auprès de la région voisine du Seeland, pourtant bien plus peuplée: «On est bon, mais on se gêne de le faire savoir», a-t-il regretté. Il est donc temps de «promouvoir des projets forts pour attirer des gens extérieurs à notre région et leur faire découvrir cette richesse».

Plus compliqué
Alors, que faire pour mieux faire entendre la voix du Jura bernois, et plus généralement celle des francophones? Pour David Gaffino, c’est d’abord une question d’état d’esprit et de volonté. «Le bilinguisme est certes plus exigeant et plus compliqué, mais en travaillant avec l’autre langue, on apprend aussi à se mettre à la place de l’autre et cela amène aussi une autre vision des choses différente.»

Ases yeux, le rapport sur le bilinguisme, qui sera présenté prochainement, va apporter un souffle nouveau et démontrer la volonté du canton de renforcer cette spécificité cantonale, «car finalement, le bilinguisme n’est pas un poids, mais plutôt une chance.» Dans ce contexte, il a appelé les Jurassiens bernois à défendre leur langue, certes, mais aussi à mieux saisir leur chance et à ne pas hésiter à briguer des postes dans l’Ancien canton. «Lorsque l’on cherche un candidat francophone dans l’administration cantonale, on reçoit bien plus de postulations de Fribourgeois que de personnes du Jura bernois», a-t-il déploré.

L’usage du dialecte ne compliquerait-il pas les choses? Faut-il donc être bilingue pour faire sa place dans le canton, a demandé l’animateur Thomas Loosli. «Ce qui est sûr, c’est qu’en tant que francophone, on ne peut pas faire de la politique au niveau cantonal sans maîtriser l’allemand, alors que l’inverse n’est pas nécessaire. Et s’agissant du dialecte, c’est un avantage de le comprendre, sans forcément le parler», a estimé Anne-Caroline Graber. Dans ce contexte, elle a appelé les francophones à faire preuve de solidarité en vue des élections fédérales de 2019. «Aujourd’hui, les Romands n’ont qu’un seul représentant sous la Coupole fédérale, en la personne de Manfred Bühler. Mais proportionnellement à leur poids démographique, ils pourraient avoir à deux élus s’ils se montraient solidaires…»

Fortement désavantagés
Au niveau scolaire, la filière bilingue qui est en train de se développer va sans doute améliorer les choses pour les Romands de Bienne, a relevé David Gaffino. Mais pour l’heure, force est de reconnaître que dans le domaine de la formation, les jeunes francophones biennois qui cherchent une place d’apprentissage sont toujours fortement désavantagés.

Pour sa part, Patrick Linder a estimé que dans le monde économique, la langue n’était pas forcément un obstacle. «En fait, ça n’est un problème que si on veut croire que c’est effectivement un problème…» Dans ce contexte, il a salué la volonté du canton de promouvoir le bilinguisme, soulignant que l’important, c’était d’oser aller à la rencontre de l’autre.

De son côté, Christophe Gagnebin a estimé qu’il était temps de démystifier l’usage du dialecte, soulignant que celui qui maîtrisait l’allemand comprenait assez rapidement le dialecte. S’agissant de la réticence des Alémaniques à s’exprimer dans la langue de Goethe, Bernhard Rentsch a souligné qu’il ne s’agissait pas que d’une question de langue, mais surtout de culture. Et si les Alémaniques ne parlent pas volontiers l’allemand, qui n’est pas leur langue maternelle, il a assuré que «les Romands ne doivent pas hésiter à demander à leur interlocuteur qui s’adresse à eux en dialecte de leur parler en hochdeutsch.»

Enfin, à propos de la compréhension de la langue de l’autre, c’est parfois délicat. Atitre d’exemple, il a cité le journal Biel-Bienne, dont tous les textes paraissent en allemand et en français. «En principe, ça fonctionne bien pour des articles rédactionnels, mais pas pour les commentaires et des avis personnels, car c’est très difficile de rendre le sens de la langue. C’est une question de sensibilité culturelle.»

Le débat a été enregistré et est à voir tous les soirs dès 17h durant une semaine sur TeleBielingue.

Articles correspondant: Région »