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Poissons d'eau douce

Déjà 396 espèces et ça continue!

Selon une revue américaine, l’ichtyologue Maurice Kottelat viendrait de perdre la paternité du plus petit vertébré au monde.

Maurice Kottelat dans son bureau de Cornol.

Blaise Droz
 

Pour Le JdJ, c’est l’occasion de présenter ce personnage de renommée internationale mais extrêmement peu connu de ses concitoyens. En 2007, Maurice Kottelat a publié avec Jörg Freyhof un collègue allemand «European freshwater fishes» que l’on peut considérer comme la bible de tous ceux qui se passionnent pour les poissons en Europe. Il a apporté en particulier une énorme contribution à la connaissance du genre qui comprend les bondelles, féras, palée et compagnie présents dans les lacs d’Europe, dont ceux de Bienne, Morat et Neuchâtel.


Deux fois plus d’espèces
En fait, ce pavé de 650 pages, décrit toutes les espèces nageant dans les lacs, rivières et marais d’Europe qui nous sont connues à ce jour. Avant ce travail, on répertoriait 170 espèces de poissons d’eau douce en Europe, désormais, on est passé au double et même à 580 espèces si l’on inclut le Caucase et la Russie. De quoi donner le vertige!

Lorsqu’il s’exprime dans des congrès d’ichtyologie (science qui étudie les poissons) les collègues de Maurice Kottelat le présentent comme la principale autorité mondiale de la taxonomie des poissons d’eau douce d’Eurasie, mais dans son village de Cornol en Ajoie, il n’est rien de plus qu’un voisin discret.

Natif de Courrendlin, Maurice Kottelat a étudié la biologie à l’université de Neuchâtel, puis en 1989 il a obtenu un doctorat à l’université d’Amsterdam. En 2006, à l’approche de la cinquantaine, il a été fait docteur honoris causa de l’université de Neuchâtel. Il est en outre chercheur associé du Raffles Museum of Biodiversity Research de Singapour, membre correspondant du Muséum d’histoire naturelle de Genève et membre étranger honoraire de l’American Society of Ichthyologists and Herpetologists, mais son indépendance d’esprit en a fait un chercheur autonome. Malgré l’importance considérable de son travail en Europe, c’est en Asie du Sud-Est qu’il a fait l’essentiel de sa renommée. Les eaux douces de Thaïlande, du Cambodge, de Birmanie, du Laos, de Malaisie et d’Indonésie n’ont plus de secret pour ce Jurassien qui, enfant, se passionnait pour les loches et les vairons de la Birse.


Instinct de chasse
Maurice Kottelat a décrit à ce jour 396 nouvelles espèces de poissons. «Mais cela va changer tout bientôt, rigole-t-il, j’ai sur mon bureau deux manuscrits qui sont sur le point d’être publiés.» Rien que pour le Laos, le Jurassien a décrit en 4 ans, 130 nouvelles espèces sur les 480 que compte le pays aujourd’hui. Travailleur acharné, il est aussi doté de ce qu’il appelle l’instinct de chasse. Lorsqu’il inventorie un plan d’eau, il repère mieux que quiconque les zones où vont se réfugier les poissons. Du coup, sa plus grande fierté mesure 7,9 millimètres à peine. Il s’agit de Paedocypris progenetica , un minuscule poisson qu’il avait découvert dans une mare de tourbière sur l’ile indonésienne de Sumatra. Lorsque Maurice Kottelat avait annoncé cette nouvelle espèce à la communauté scientifique, en janvier 2006, ce poisson était officiellement devenu le plus petit vertébré adulte connu au monde.


Minuscule grenouille
Or, ce remarquable record serait tombé il y a une dizaine de jours. La publication de la découverte d’une minuscule grenouille de Nouvelle Guinée Paedophryne amauensis a été faite par des chercheurs américains. Elle mesure (moyenne de 7 individus) 7,7 millimètres, soit 2 dixièmes de millimètres de moins que Paedocypris progenetica!

Seulement, les grenouilles mesurées par les Américains étaient tous des mâles, qui chantaient mais dont la maturité des gonades n’a pas été clairement établie. En outre, elles ont été mesurées avec la méthode en usage chez les batraciens anoures (dépourvus de queue) soit du museau à l’anus. Cela fait abstraction de la longueur des pattes postérieures, qui sont repliées au repos mais qui prolongent le corps vers l’arrière presque de moitié lors du saut ou de la marche. La longueur d’un batracien anoure est donc une valeur qui ne permet pas de comparaison avec d’autres groupes d’animaux, c’est comme si on mesurait les humains de la tête au coccyx! Avec les poissons, en revanche, la situation est claire. Les individus se mesurent du museau à la base de la nageoire caudale ce qui ne prête le flanc à aucune contestation. En outre, l’individu que Maurice Kottelat a présenté comme le plus petit vertébré adulte au monde était une femelle dont le ventre contenait des œufs, là aussi la contestation n’est pas permise. L’ichtyologue jurassien rappelle enfin qu’une grenouille est un animal massif, à l’opposé de «son» poisson qui est cylindrique et très fin. «La revue (ndlr: PlosOne, une revue scientifique américaine) aurait pu freiner un peu le sensationnalisme de cet article, mais si les auteurs sont parvenus à attirer l’attention sur ces petites grenouilles et qu’ils ont permis de lever des fonds pour de nouvelles études ou pour leur protection, c’est tant mieux pour eux!», conclut Maurice Kottelat avec philosophie.

 

Féra, bondelle, palée, on y perd son latin!

ESPÈCES
Nommer les espèces animales est la science dans laquelle excelle Maurice Kottelat. Le Jurassien est membre de la Commission internationale de nomenclature zoologique dont le rôle est d’établir les règles pour la création et l’utilisation des noms latin officiellement attribués aux animaux. Elle se charge aussi de trancher les différends en cas de problème d’application et d’interprétation du code.

Dans les lacs de Suisse et d’Europe vivent les corégones. Ce sont des poissons de pleines eaux au corps élancé et de couleur argentée. Considérés comme des espèces triviales, les corégones ont un peu effrayé les chercheurs et pendant longtemps, certains auteurs se contentaient de les désigner tous par le binom Coregonus lavaretus.

Or, cette espèce, le lavaret, n’a existé que dans les lacs du Bourget et d’Aiguebelette en France, où il se trouve toujours ainsi que dans le Léman où il a disparu. La féra, Coregonus fera, a aussi été éradiquée du Léman, tout comme Coregonus hiemalis . Afin de remplacer ces espèces disparues, on a introduit en 1923 des palées, Coregonus palaea, espèce propre aux trois lacs de Bienne, Neuchâtel et Morat, mais les gastronomes des bords du Léman ont continué de les nommer féras.

L’histoire des corégones des trois lacs est également marquée par des extinctions, peut-être dues aux corrections des eaux du Jura. L’espèce Coregonus restrictus n’a été connue que du lac de Morat. Elle est aujourd’hui éteinte. La vraie bondelle, Coregonuscandidus, se porte mieux, mais elle n’a jamais existé que dans le lac de Neuchâtel où elle recherche des eaux profondes pour se reproduire. Le poisson que les gourmets du lac de Bienne nomment bondelle appartient à une autre espèce, Coregonus confusus. Reste la palée, propre aux trois lacs, mais disparue, comme les autres, du lac de Morat.

 

GASTRONOMIE
Ursula Buff, épouse du pêcheur et poissonnier de Douanne, confirme que l’on pêche deux espèces dans le lac de Bienne. Celle que l’on nomme bondelle ou parfois féra –Felchen en allemand– est la plus pêchée, on peut la déguster en filets ou en friture. Quant à la palée qui vit dans des eaux plus profondes, elle se pêche moins. Elle est proposée entière par exemple pour être dégustée sur le gril ou alors fumée. Et nous on l’aime bien... avec du citron!

Mots clés: Faune

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