
Isabelle Graber
D’année en année, le calendrier d’un des plus gros projets que la Ville ait jamais eu sur le feu s’étire, retardant toujours davantage ce fameux coup de pioche que les hockeyeurs et les footballeurs biennois désespèrent de voir venir. Le 25 mars devrait toutefois marquer un nouveau jalon, avec la très probable signature d’un accord entre Alstone et la Ville portant sur la location des surfaces commerciales.
Lorsqu’elles résonnent aujourd’hui aux oreilles des sportifs de la région, les paroles prononcées le 31 mai 2006 par Hans Stöckli provoquent davantage la colère que les sarcasmes. Ce jour-là, lors de la présentation du projet devant une presse enthousiaste, l’ancien maire avait ainsi qualifié son projet de partenariat privé-public (PPP), alors devisé à 300 millions de francs: «Les personnes qui ont déclaré que la réalisation des Stades de Bienne sera, de par son ampleur, équivalente à Expo.02 n’ont pas tout à fait tort.» Hans Stöckli prévoyait alors l’ouverture du nouveau Stade de Glace pour... 2010.
La date butoir du 25 mars
Deux ans plus tard, où en est ce projet mammouth, qui semble s’être mué en véritable boulet pour le successeur de Hans Stöckli? Actuellement en pleines négociations avec Alstone dans la perspective du dimanche 25 mars, date à laquelle l’investisseur devra une fois pour toutes signifier à la Ville s’il peut oui ou non assurer le financement des locaux commerciaux des futurs stades, Erich Fehr se refuse à toute spéculation. En coulisses, il se murmure toutefois que cette échéance capitale se présenterait sous les meilleurs augures...
Quoi qu’il en soit, il faudra donc attendre un mois pour en savoir plus sur la stratégie de la Ville: dispose-t-elle d’un plan B en cas d’échecs des négociations? Serait-il envisageable de ne construire qu’une partie du projet dans un premier temps, autrement dit la patinoire, ce qui impliquerait d’importants investissements pour la rénovation d’une Gurzelen moribonde? Si ce dernier scénario devait avoir les faveurs des autorités, il signifierait l’abandon pur et simple du projet de nouveau quartier à l’emplacement de l’actuel terrain de foot, au centreville. Mais ce plan B aurait peutêtre l’avantage de permettre au FC Bienne de garder sa licence (voir encadré) et aux amoureux de la Gurzelen de voir leur stade préféré renaître de ses cendres.
Un coup de pioche sans cesse repoussé
Du côté de l’un des principaux partenaires de la Ville dans ce dossier, où en est-on? Le 10 novembre 2011, Ferdinand Locher, responsable des investissements chez Alstone SA, affirmait dans nos colonnes: «Les contrats seront signés le 23 novembre, et nous nous rencontrons le 25 pour inaugurer le premier coup de pioche.» Ferdinand Locher démentait dans ce même article les allégations d’un journaliste de la Neue Zürcher Zeitung, selon lesquelles les surfaces commerciales des stades peinaient à trouver preneur: «Pour chaque surface de vente, j’ai des contrats prêts à être signés. Mais je ne peux pas le faire tant que les contrats entre Alstone, la Ville et HRS n’ont pas été signés, ce qui sera fait le 23 novembre.»
Une semaine plus tard, le 29 novembre 2011, patatras: le maire annonçait un report de la signature des contrats entre HRS, Alstone et la Ville, le premier coup de pioche étant une fois de plus reporté... à une date encore inconnue à ce jour. Erich Fehr indiquait ce même jour qu’Alstone s’apprêtait à verser 2,2 millions de francs pour des droits de mutation sur un compte fiduciaire, en guise de dépôt. Le même jour, Alstone et la Ville affirmaient que les Stades seraient à disposition des sportifs pour la saison 2014/2015, les surfaces commerciales devant ouvrir leurs portes au printemps 2014.
Alstone toujours optimiste
La location de ces fameuses surfaces est justement l’objet des négociations qui courent jusqu’au 25 mars. Pour tenter de mieux comprendre les enjeux financiers du projet, sans doute est-il bon de rappeler que la Ville a signé un contrat d’entreprise totale avec HRS pour la construction des enceintes sportives: le stade de football, de hockey sur glace, la halle de curling, les trois terrains d’entraînement et la place publique pour lesquels le peuple a octroyé un crédit de 77 millions. Cette somme représente le coût de l’ouvrage qui incombera à la Ville. Alstone assumera pour sa part plus 100 millions de francs, dont 23 millions de fonds propres et le reste provenant de fonds étrangers. Les autorités biennoises ne pourront lancer la construction des stades que si leur financement est entièrement assuré. Par ailleurs, HRS et l’investisseur Alstone ont également signé un contrat d’entreprise totale pour la construction des locaux commerciaux.
A un mois de la date fatidique, Alstone a-t-il progressé dans sa recherche de locataires pour les surfaces commerciales? Toujours optimiste, Ferdinand Locher affirme que tous les signaux sont au vert: «Il ne fait aucun doute que nous parviendrons à finaliser un taux d’occupation de 70% des surfaces commerciales, soit 21 000 m² sur les 28 000 m² que compteront les Stades. Les locataires sont là et les contrats seront signés le 25 mars.»
Ferdinand Locher confirme que Conforama, qui avait signé un pré-bail fin 2011, vient de parapher un nouveau bail dont de nouvelles conditions ont été fixées. «Un autre partenaire très important s’apprête aussi à signer» , ajoute-t-il sans révéler de qui il s’agit. Selon le responsable des investissements d’Alstone SA, sur un total de 14 emplacements à louer, la majorité des «grandes» surfaces, soit celles de 6000 m² ou plus, ont déjà trouvé preneur. Seules quelques «petites», de 1000 m², chercheraient encore un locataire.
Si tout semble couler de source, comment expliquer que le projet ait pris un tel retard? «Il ne faut pas oublier que la situation était très difficile en 2007, explique Ferdinand Locher, et que la crise est passée par là. Ce ne sont pas tant les aspects financiers qui ont pesé sur le projet, mais plutôt les problèmes liés à la question commerciale. Je vous rappelle en outre qu’après la votation populaire, nous n’avons mis qu’un an pour définir les conditions juridiques qui lient Alstone et la Ville ainsi que pour établir les contrats d’exécution de HRS. Un an, ce n’est pas long pour une telle opération!» Quant à savoir si les Stades finiront par se faire ou pas, le représentant d’Alstone botte en touche: «Tout ce qui relève de l’aspect sportif relève des responsabilités des autorités biennoises... A elles de savoir s’il est vraiment nécessaire de construire un stade de foot par exemple.»
LES BIENNOIS ONT DÛ SE PRONONCER DEUX FOIS SUR LES STADES
Fait exceptionnel, les Biennois se sont rendus aux urnes à deux reprises dans le dossier des Stades. Le premier scrutin, qui s’était déroulé le 9 décembre 2007, avait vu le souverain accepter le projet par 72% des voix. Qualifiée par le maire de l’époque, Hans Stöckli, comme «l’une des votations les plus importantes de toute l’histoire biennoise» , elle avait fait l’objet d’une importante mobilisation des milieux concernés. Main dans la main, politiciens de tous bords et représentants des milieux sportifs avaient adhéré au Club des Stades spécialement créé pour l’occasion. Le projet qu’ils défendaient à l’époque avait été conçu par l’entreprise générale Hauser Rutishauser Suter (HRS), qui avait remporté le concours d’architecture lancé par le Conseil municipal et séduit les membres du club par son aspect fonctionnel et son esthétique. L’unanimité du projet était telle que lors de l’édition 2007 de la Foire de Bienne, les organisateurs n’avaient pas pu trouver le moindre opposant pour participer au débat mis sur pied à quelques semaines du scrutin.
Coup de tonnerre deux ans plus tard: en septembre 2009, la Ville annonce que les Biennois devront se prononcer une seconde fois en mars 2010 sur le projet de stades. En raison de la crise économique, la surface commerciale du complexe multifonctionnel doit être réduite d’un tiers. La société générale HRS a demandé à la Ville de modifier des dispositions du projet en raison de la difficulté de trouver des locataires. Par rapport au projet initial, la surface de vente sera réduite de 30%, la surface minimale des commerces abaissée et la vente de produits alimentaires autorisée.
Le verdict des urnes tombe le 7 mars 2010, et il est à nouveau largement positif (73% de oui), au grand soulagement des autorités. En novembre 2010, la préfecture de Bienne accorde les deux derniers permis de construction des Stades à HRS. Mais les discussions entre l’entreprise et la Ville sont de plus en plus tendues, les deux partenaires tentant de s’entendre sur un nouveau délai. Si HRS ne construit pas les nouveaux stades, elle devra verser une indemnité de 7 millions de francs et l’entier du projet à la Ville. En décembre 2010, de nouveaux investisseurs entrent dans le projet: Arco Real Estate SA et Capvest Advisors SA, réunis sous un seul label, Alstone SA, viennent épauler la société HRS chargée de construire les Stades de Bienne. Cet événement conduit à de nouveaux retards dans le calendrier. Dernier report en date, la signature des contrats devant lier HRS, Alstone SA et la Ville, prévue à la fin novembre 2011, n’est toujours pas effective (voir ci-dessus). Il est désormais certain que les Stades ne seront pas à disposition des sportifs avant la saison 2014/2015. Les surfaces commerciales devraient ouvrir leurs portes au printemps 2014.
«Ne jetons pas de l’huile sur le feu»
Certes, il n’est jamais bon de vendre la peau de l’ours, surtout quand le plantigrade n’en finit pas d’hiberner... Mais l’on comprend aisément que certains esprits sportifs s’échauffent à l’évocation du dossier. S’il ne souhaite pour sa part pas jeter de l’huile sur le feu afin de ne pas compromettre les négociations en cours, Jean-Pierre Senn, président du FC Bienne, est contraint de réfléchir à des solutions de secours. Il ne cache pas que son club reluque du côté de Berne et de Neuchâtel: «Nous attendons le 26 mars avec impatience, une date dont nous avons été informés récemment par Erich Fehr, sans toutefois qu’il entre dans les détails. Si on nous annonce ce jour-là que les Stades ne peuvent pas être construits, nous devrons chercher une solution. Pour nous, l’enjeu est vital: la Gurzelen ne répondant plus aux normes exigées par la Ligue suisse de football, notre licence de jeu pour la Challenge League pourrait ne plus être prolongée. Inutile de dire que cela me causerait beaucoup de chagrin.»
Une émigration des footballeurs à Berne ou à Neuchâtel ne serait que provisoire, selon Jean-Pierre Senn: «En cas d’échec des négociations avec Alstone, la Ville pourrait peutêtre décider d’assainir la Gurzelen. Le temps que l’ancien stade soit rasé et reconstruit, nous pourrions envisager de jouer ailleurs. La Ligue nous autorise à le faire dans un périmètre de 50 km.»
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