Downloads
«Le Pré-aux-Bœufs a été autrefois en litige, cela est vrai, mais à présent tout le monde sait qu’il est à moi. Il n’y a pas à discuter !» Cette réplique de Lomov, extraite de «La demande en mariage», pièce du dramaturge russe Tchekhov, fait référence à un pré se situant entre deux propriétés. En l’occurrence, les deux voisins sont le père de Nathalie Stepanovna et son prétendant. D’ailleurs, la question de l’appartenance du pré aux vaches fait dégénérer cette demande en mariage. Bref, une intrigue au départ très simple, mais qui se complique au fil de la pièce.
Le Pré-aux-Boeufs, qui se situe sur la commune de Sonvilier, n’est lui, pas au centre d’un litige entre voisins, mais son histoire n’est pas pour autant plus aisée. «Le Pré-aux-Boeufs»: drôle de nom pour un endroit qui abrite un hospice depuis plusieurs décennies. L’origine de cette étrange appellation n’a pas été clairement retrouvée, mais plusieurs pistes ont mené les recherches jusqu’au XVIIIe siècle, lorsque la région appartenait encore à l’Évêché de Bâle. À l’époque, on avait l’habitude de couper du bois à cet endroit. Mais, en 1738, lorsqu’Abraham Juillard de Sonvilier y coupe un arbre tordu afin de construire un traîneau pour charrier son bois, la pratique est révolue. À ce moment-là, le site, qui appartient à la commune de Sonvilier, est uniquement voué à la pâture du bétail.
Le téméraire Abraham Juillard refuse de payer l’amende qui lui a été attribuée et le maire de Sonvilier, ne sachant que faire, prend conseil auprès de l’évêque de Bâle. C’est donc peut-être suite à cette anecdote que le Pré-aux-Boeufs est devenu un lieu-dit.
Lorsque le Jura est rattaché au canton de Berne, le domaine se situe dans le ban de la commune de Sonvilier. En 1855, la propriété est attribuée à la Bourgeoisie de Sonvilier par un contrat de partage avec la Municipalité. Durant quarante ans, plusieurs fermiers locataires exploitent le site avec plus ou moins de succès. Changement de propriétaire à la fin du siècle: le canton de Berne prend les commandes et décide d’y implanter une maison de redressement pour garçons. À côté de leur scolarité, les écoliers travaillent aux champs et à l’étable.
Le nombre d’élèves ne cesse de décroître dans les années vingt - phénomène que l’on attribue à l’ouverture d’institutions similaires ailleurs en Suisse romande et une situation économique défavorable. L’établissement ferme ses portes en 1931.
La vie reprend toutefois rapidement au Pré-aux-Boeufs, car la direction cantonale de l’Assistance publique saute sur l’occasion pour y installer un asile pour adultes en accord avec le Seelandheim de Worben. Le lieu-dit se nomme désormais «Maison d’internement». En 1971, l’État de Berne vend le site à l’Association des communes seelandaises et devient «Hospice le Pré-aux-Boeufs».
Perchés entre Renan et Sonvilier, Renate et Peter Gäumann sont les directeurs de l’hospice depuis vingt-deux ans. Aujourd’hui, l’institution accueille plus d’une centaine de personnes, âgées de 25 à 65 ans, souffrant de préjudices psychiques ou physiques, de toxicomanie ou de troubles du comportement. Pour la majorité, il s’agit d’alcooliques.
Les pensionnaires vivent à l’hospice à plus ou moins long terme et y travaillent. C’est-à-dire qu’ils participent activement aux activités de l’exploitation, que ce soit dans les ateliers, dans les champs ou encore avec le bétail. «L’objectif de notre établissement est de motiver au maximum nos résidents à s’investir et poursuivre une occupation ou un travail régulier», explique Peter Gäumann, directeur de l’institution. «Ce n’est pas toujours évident, car la plupart de nos pensionnaires ne viennent pas au Pré-aux-Boeufs de leur propre gré.», indique-t-il.
«Le succès de notre institution réside dans le fait que l’alcool n’est pas interdit. C’est un concept unique en Suisse. Les pensionnaires peuvent même en acheter à notre restaurant. Seule la vente est contrôlée, pas la consommation», déclare Peter Gäumann. «Ainsi, des personnes souffrant d’alcoolisme ayant déjà fait plusieurs cures de désintoxication semblent avoir réussi à trouver un équilibre de vie au Pré-aux-Boeufs», renchérit-il.
Au-delà d’être riche du point de vue historique, ce lieu-dit l’est également humainement. /AF
Le lieu-dit le Pré-aux-Boeufs, berceau reconnu du célèbre apéritif La Suze
C’est dans la distillerie du Neuf-Moulin, sur le domaine du lieu-dit le Pré-aux-Boeufs, que Dieu créa la femme. Heu pardon, on voulait dire, que Hans Kappeler créa la Suze. Cet éleveur de porcs s’installe dans cette distillerie en 1910 avec sa famille. Originaire de l’Oberland, rien ne le destine à devenir un alchimiste et l’inventeur d’un apéritif renommé. Et pourtant, le succès fut conséquent.
Avant de découvrir la distillerie, les affaires marchaient bien pour Hans Kappeler, notamment grâce à sa porcherie ultramoderne située à la Chaux-d’Abel. Jusqu’au jour où une épidémie décime la plupart de ses cochons. C’est presque ruiné qu’il reprend le restaurant de l’Assesseur à Sonvilier où il y vit quelque temps avec ses enfants. Le jour où il apprend la vente de la distillerie, il ne perd pas de temps à se décider.
Dans la ferme située entre le Pré-aux-Boeufs et Sonvilier, Hans Kappeler commence à distiller tout ce que les paysans du coin lui apportent: prunes, cerises et pommes. Très vite, sa spécialité devient la gentiane. Et le célèbre apéritif La Suze fut! C’est peu avant la guerre, lorsque l’argent manque, qu’il met au point sa recette miracle aux abords de la rivière du même nom qui arrose le vallon de Saint-Imier.
Toujours à l’affût de la fleur rare, Hans Kappeler parcourt les crêtes du Jura et les Alpes avec sa fille Jeannette. Au début, il cueille encore lui-même les racines, les nettoie et les distille. Sac au dos, appuyé sur son grand bâton, il fait également du porte-à-porte de fermes en bistrots pour vendre sa gentiane. L’herboriste se rend toutefois assez rapidement en France avec plusieurs ouvriers pour récolter des racines.
Peu après, une entreprise française s’intéresse à racheter le brevet. Hans Kappeler n’hésite pas une seconde en cette période de crise. Il vend son trésor pour une bouchée de pain, sans même en parler à sa femme. Et l’affaire est classée pour la famille Kappeler. Le succès de la mixture ne leur vient aux oreilles que bien des années plus tard. L’alchimiste ressent certes des regrets d’avoir vendu «sa» Suze, mais il n’aurait jamais eu les moyens de réaliser les campagnes publicitaires mises sur pied par la firme française.
Emporté très rapidement par une double pleurésie, Hans Kappeler n’a pas eu le temps de transmettre la formule de fabrication à quiconque. Malgré de nombreux efforts, son fils, qui reprend l’entreprise, ne parvient jamais à reproduire la véritable Suze. La distillerie du Neuf Moulin est ensuite vendue à une famille qui y élève vingt-deux enfants, alors que la fille de Hans, Jeannette, s’installe au village de Sonvilier.
Aujourd’hui, un troupeau de moutons, appartenant à l’Hospice du Pré-aux-Boeufs, sont les seuls héritiers de cette boisson devenue célèbre bien au-delà de nos frontières.
Sèche, à l’eau ou avec de la citronnelle, peu importe, la recette a toujours autant de succès. /af
Pour découvrir les autres photos, cliquez sur la photo ci-dessus.
- Connectez-vous ou inscrivez-vous pour publier un commentaire
