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Sans transporteurs de lait, pas de fromage!

C'est l'histoire d'un facteur devenu convoyeur de lait. Pour le Tavannois René Tschumi, c'en est fini des tournées régulières dans les calmes ruelles. Car aujourd'hui, son parcours de ferme en ferme dans les endroits reculés est nettement plus tourmenté.

Sans transporteurs de lait, pas de fromage!
Sans transporteurs de lait, pas de fromage! (Video)

Pierre-Alain Brenzikofer

«Dis, tu crois qu'un gars qui savoure sa tête-de-moine au Danemark ou à Hambourg peut s'imaginer un seul instant son parcours? Et que pour qu'elle arrive dans son assiette, j'ai dû mettre les chaînes pour m'extirper d'une fâcheuse situation et tenter de livrer mon lait dans les délais?» Il se marre, René Tschumi. Au volant de son monstre, il surfe sur la glace vive et la neige molle avec l'aisance d'un Lambiel au sommet de son art.

René Tschumi? 45 ans en avril prochain. Chauffeur poids lourds depuis 1986, employé des CJ dès 1995. Drôle de parcours pour cet ancien facteur qui, après avoir passé quelques années sur les routes suisses et européennes à des fins autocaristes, est en quelque sorte tombé dans une boille de lait. «Au moins, je rentre tous les jours à la maison», glisse-t-il.

Cette passion de la route, il l'a en quelque sorte héritée de son père Walter, conducteur tout comme lui, avec qui il a travaillé. Pour l'anecdote - pour l'histoire régionale, plutôt -, ce père baroudeur lui a aussi légué le mythique téléski de La Golatte. S'il existait une AOC pour l'authenticité, nul doute que cette prestigieuse installation l'obtiendrait sans autre forme de procès. Mais ceci est une autre histoire.

Aujourd'hui, c'est de lait qu'il est question. Précieuse denrée sans laquelle le fromage n'existerait pas. Et que le Tavannois collecte avec la régularité d'un métronome dans les coins les plus isolés du Jura bernois et des Franches pour le compte des CJ qui, eux, roulent pour la MIBA.

L'homme nous avait donné rendez-vous au dépôt tramelot, lundi, à 7h tapantes. Itinéraire? Les Breuleux, Les Bois, Epauvillers, Epiquerez, Les Enfers - en ce jour de glace et de neige, c'était vraiment le cas de le dire -, Le Clos-du-Doubs et autres lieux-dits où la main de l'homme met rarement les pieds.

A l'image des femmes, les itinéraires varient. «Aujourd'hui, je me taperai environ 400 km», remarque René Tschumi. Et pas que de l'autoroute, c'est le moins qu'on puisse écrire. Même si on est nul en maths, on a tenté le calcul: 20 jours de boulot mensuels avec une moyenne quotidienne de 350 km, ça nous donne 84 000 km par an. Si on a tout faux, Maxime Zuber nous corrigera sûrement.

Allez! le temps de contrôler la monture et son cavalier embraye. Direction Les Breuleux et plus précisément l'âpre route menant au téléski. Skieur émérite, notre homme n'aura toutefois pas le temps de faire le détour. Sa première halte le mène à une ferme isolée - elles le sont toutes par définition. Le temps de brancher le tuyau dans la citerne aseptisée, de vérifier le code-barres et ça repart. Il est 7h30. L'arrêt a duré moins de cinq minutes. Aujourd'hui, notre convoyeur s'en farcira 45.

Petits chemins enneigés, fermes sises au bout du monde - on allait dire de l'enfer -, il faut toute la maîtrise du conducteur pour ne pas s'échouer. Que tous ceux qui croient savoir conduire passent une journée avec un chauffeur de poids lourds! Ils feront enfin la différence entre la dentelle au fuseau et la coupe à la serpe!

Les Bois, sur le coup de 8h30. René Tschumi s'engage en arrière dans un chemin en forte pente, même pas rectiligne. Entre dérapages contrôlés sur la glace vive, coups de volants furtifs, on arrive à la ferme. Pour une fois, le paysan est là. Il est vrai que sa présence n'est pas requise pour le pompage. On évoque brièvement le prix du lait, les conditions difficiles du métier «et ceux qui croient au miracle en doublant leur production».

Qui a dit que les chiens de ferme étaient méchants? Bon, il y a les inévitables gueulards - ils sont payés pour ça -, mais la plupart se contentent de vous flairer gentiment. Enfin un peu d'animation.

Bon, le plein étant fait, il est temps de remonter la colline. Damned! ça patine. «S'il faut chaîner, je perds 20 minutes», tempête René Tschumi. Ouf, après deux tentatives infructueuses, notre Fangio des sentiers remet son monstre sur le droit chemin. Un peu stressé, quand même. Car certains agriculteurs trop isolés l'attendent à un endroit précis avec leur lait.

«L'été ou l'hiver, ce n'est décidément pas le même métier, admet notre pilote. Et selon l'horaire, les services de la voirie ne sont pas passés...» René Tschumi se souvient notamment de cette nuit infernale où il suivait péniblement une saleuse précédée par un saleur à pied, tellement la route était glissante. Las, l'engin terminait son service, obligeant notre homme à rebrousser chemin et poursuivre son périple au prix d'un immense détour.

Lundi, rendez-vous était pris avec le photographe aux Bois. «A 9h», avait dit notre chauffeur. Nous y étions à 9h pile. 20 minutes pour transvaser le lait dans la remorque garée là, plus un rendez-vous au Cerneux-Godat. A 9h30, les plumitifs s'en repartaient congelés. René Tschumi, lui, en avait jusqu'à 22h.

Dites! à l'heure de déguster votre prochaine tête-de-moine, ayez une pensée pour les galériens de la route du lait! /PABR



35 tonnes de lait, 45 arrêts, deux destinations

Les CJ assurent le collectage du lait de quelque 200 producteurs d'une région comprise entre le Jura bernois et les Franches-Montagnes pour le compte de la MIBA, à Bâle. Ce qui représente environ 20 000 tonnes de lait par an. Cinq camions-citernes avec remorque spécialement équipés assurent ce collectage peu banal 365 jours par année. Lundi, René Tschumi a convoyé à lui seul 35 tonnes du précieux liquide. Soit 10 pour La Fromagerie Saignelégier SA (tête-de-moine) et 25 pour Estavayer Lait SA. Un long périple qui a débuté à 7h pour se terminer à 22h, donc, avec une livraison à Saignelégier et une autre à Estavayer.

Deux fois au cours de la journée, notre chauffeur s'en est allé transvaser son lait dans une remorque stationnée aux Bois avant le voyage final en terre fribourgeoise.

Le camion contient trois cuves. Pour des raisons de masse inerte, mais aussi pour pouvoir stocker séparément le lait de fromagerie - qui a horreur des silos -, le «normal» et le bio. Le véhicule est forcément doté d'une installation permettant d'échantillonner le liquide de chaque producteur. De surcroît, un récipient recueille en permanence un fragment de toute la cargaison. A la moindre alerte, le chauffeur est averti. Si une vache a, par exemple, été traitée aux antibiotiques, le détecteur se manifestera immédiatement. Heureusement, pareille mésaventure se produit très rarement. Mais si tel est le cas, ce sont jusqu'à 18 000 litres qui devront être balancés à la Step. Grâce aux échantillons, le «coupable» est aisément «démasqué». Il lui faudra alors payer la totalité de la cargaison détruite. Heureusement, les producteurs sont assurés contre pareille mésaventure. D'après René Tschumi, ce genre d'incident se produit généralement le dimanche, quand une autre personne remplace l'agriculteur et ne sait pas si une bête est malade ou traitée.

Lundi, notre chauffeur a effectué la bagatelle de 45 arrêts. Tous très brefs. Question d'implacable timing, mais aussi de matériel performant: la pompe du camion permet en effet d'avaler 500 litres à la minute. Sur le circuit du jour, les gros producteurs lui proposent 1500 litres environ. Petite particularité: le lait de laiterie est collecté tous les deux jours. Mais celui de fromagerie nécessite une visite quotidienne. Question d'AOC, bien sûr. Et comme les paysans traient les vaches deux fois par jour, les CJ ne peuvent pas se permettre de rater le pompage d'une cuve. Où stockerait-on l'or blanc, on vous le demande!

Chaque producteur, forcément, possède son code-barres que René Tschumi contrôle quotidiennement. Bien évidemment, les installations du camion lui permettent de définir au millilitre près la quantité de liquide ingurgitée par le monstre. Le paysan reçoit d'ailleurs une quittance une fois l'opération terminée.

Quant à la remorque, il faut quand même 20 minutes pour la remplir. Elle peut contenir 17 000 litres et René Tschumi l'emmène en fin de journée à Estavayer où l'aventure se termine par un lavage des cuves de 25 minutes présupposant eau chaude, eau froide et soude. On ne badine certes pas avec l'hygiène! /pabr
 



La recette de René Tschumi

LA TARTIFLETTE (recette de Haute-Savoie)

-    Cuire des pommes de terre.
-    Les découper en fines lamelles
-    Faire revenir des lardons et des oignons
-    Mettre le tout dans un plat à gratin
-    Découper du reblochon dans le sens de l’épaisseur
-    Mettre au four pendant 20 minutes.

Bon appétit : il paraît que ça tient au ventre…

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