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Quand Mars fait place à Saint-Martin

Jusqu’au milieu du 19e siècle, la seule voie carrossable reliant Bienne au Jura bernois suivait l’ancienne route romaine reliant Petinesca à Pierre-Pertuis. La Toise de Saint-Martin en est un des derniers vestiges.

Quand Mars fait place à Saint-Martin
Philippe Oudot

Si la Transjurane fait partie du réseau des routes nationales suisses, cet axe avait déjà son importance à l’époque gallo-romaine. La chaîne jurassienne se trouvait en effet entre deux grandes voies romaines reliant Lyon (Lugdunum) à la vallée du Rhin. Au nord, elle passait par Besançon (Vesontio) et Mandeure (Epomanduodurum, près de Montbéliard) et au sud, elle traversait le Plateau suisse via Avenches (Aventicum), Studen (Petinesca), Augst (Augusta Raurica), près de Bâle, jusqu’à Windisch (Vindonissa, ville garnison), en Argovie.

Ces deux routes étaient reliées par une voie secondaire qui partait de Studen, passait par Bienne (Mâche, puis Boujean), montait à flanc de coteau en direction du petit parc zoologique de Bienne, puis filait vers Rondchâtel et Péry pour gagner Pierre-Pertuis. Là, elle se divisait en deux embranchements, l’un en direction de Mandeure via Bellelay, Glovelier, La Caquerelle et l’Ajoie, l’autre rejoignant Augst par la vallée de Tavannes, Moutier, Crémines, Vermes, Mervelier puis le Laufonnais.

Comme le relève René Bacher, responsable du domaine gallo-romain au Service d’archéologie du canton de Berne, il reste quelques vestiges de ce lointain passé dans le Jura bernois. A Pierre-Pertuis, où on trouve encore une inscription romaine, mais aussi des traces à Sonceboz (site de Tournedos), à Péry (colline de Châtillon), ainsi qu’audessus de Frinvillier, au lieu-dit la Toise de Saint-Martin. Ce nom figure dans un document des archives de l’Evéché de Bâle daté de 1742.

A cet endroit, il ne reste que quelques mètres de cette ancienne voie romaine qui a apparemment continué d’être utilisée jusqu’à la construction de la nouvelle route des gorges du Taubenloch, avec son pont et ses tunnels, en 1854. Ce tronçon de voie romaine se situe sur une petite terrasse rocheuse juste au-dessus d’un des tunnels de l’ancienne route, à proximité immédiate d’une fortification militaire construite au siècle passé.

Il s’agit d’une route à rainures, c’est-à-dire constituée de deux sillons parallèles taillés dans la roche et dont l’écartement est de 108 cm. Mise au jour au début des années 80, elle a fait l’objet d’une fouille archéologique ad hoc dans le cadre de recherches liées à la construction de la Transjurane. Entre les deux sillons, à un endroit plus pentu, on observe les vestiges de quatre marches qui avaient été taillées, sans doute pour faciliter le passage des animaux de trait.

En fait, indique René Bacher, «on pense que ces rainures ont été creusées de manière intentionnelle, pour éviter que les chars ne glissent et ne tombent au fond des gorges, mais il ne reste aucune marque prouvant qu’elles ont bien été taillées par la main de l’homme. Elles ont probablement disparu en raison de l’usure provoquée par le passage des roues, et sans doute aussi par l’érosion.»

Ce qui est sûr en revanche, c’est que de telles routes étaient assez courantes à l’époque romaine dans les régions montagneuses. Quant à savoir si celle-ci date bien de cette époque, l’archéologue Christophe Gerber indique, dans la plaquette* qu’il a consacrée à ces fouilles, que les matériaux trouvés sur place ne permettent peut-être pas de le prouver scientifiquement, «mais comme il n’existe pas d’autre passage naturel dans cette zone très escarpée, nous devons bien admettre que le tracé romain passait bien à cet endroit».

Il observe aussi que cette route à rainures a sans doute été utilisée ainsi jusqu’à la fin du Moyen Age, voire au début du 17e siècle. Elle a ensuite été remblayée avec des matériaux graveleux grossiers puis des sédiments argileux compacts, ce qui a permis d’obtenir un niveau de circulation plus large, plus régulier et plus confortable, et donc d’y faire passer de plus gros chariots.

Les fouilles ont aussi montré que la route a été remblayée à cinq reprises, ce qui correspond à autant de réaménagements. Cette voie a finalement été abandonnée au milieu du 19e siècle, après la construction de la nouvelle route enjambant les gorges du Taubenloch. /PHO



Une rainure dont la longueur ne correspond à aucune unité de mesure

A quelques mètres de ces sillons, on découvre une petite niche carrée taillée dans la roche, avec une base horizontale, des parois régulières et une sorte de fronton triangulaire. Elle est surmontée d’une profonde rainure de 151,5 centimètres.

Ce sont ces deux éléments qui sont à l’origine du nom du lieudit. Dans un texte médiéval datant du début du 15e siècle, cet endroit est mentionné et porte le nom de «sant Martins klafter», ce qui a été traduit par «toise de Saint-Martin». «On a donc longtemps pensé que cette rainure était une toise, c’est-àdire une mesure étalon de longueur», indique René Bacher. Peut-être pour calculer des volumes de bois.

Cette hypothèse a toutefois été abandonnée, car aucun document d’archives ne permet de l’étayer. De plus, si c’était vraiment une mesure étalon, la rainure présenterait des subdivisions, celle-ci étant toujours fractionnable – ce qui, en l’occurrence, n’est pas le cas. De surcroît, «il n’existe aucune mesure étalon, ni dans l’Evêché de Bâle, ni sur territoire bernois qui soit égale aux 151,5 cm de long de cette fameuse rainure», indique René Bacher. L’hypothèse la plus vraisemblable est que celle-ci devait être un ancrage destiné à fixer un auvent pour protéger la niche qui, de par sa forme, devait être un oratoire galloromain.

Quant au nom de SaintMartin, certains historiens pensent qu’il vient d’une statue du bon samaritain qui, avant de devenir évêque de Tours en 371, fut un soldat de la garde impériale romaine et qui, selon la légende, partagea son manteau avec un pauvre et contribua à christianiser la Gaule. Cette statue se trouvait dans la niche, comme il en est fait mention dans un document datant du début du 15e siècle.

Mais avant que la statue de Saint-Martin n’y prenne place, la niche avait très vraisemblablement abrité une effigie du dieu Mars. En effet, lors de travaux effectués à Frinvillier en 1918, en contrebas du site, des ouvriers ont trouvé au milieu de gravats un bloc de grès portant une inscription latine indiquant «dédiée à Mars par Marcus Maccius Sabinus à la suite d’un songe». «Ce bloc provient sans doute des travaux de construction de la nouvelle route, au milieu du 19e siècle. Les ouvriers ont dû creuser le tunnel à l’explosif, faisant du coup voler en éclats ce bloc portant l’inscription», indique René Bacher.

Il souligne par ailleurs que c’est là un exemple de lieu païen qui a été christianisé au Moyen Age. Une pratique qui n’a rien d’exceptionnel, bien au contraire: «On observe en effet ce même phénomène avec des divinités celtes qui, sous les Romains, ont été romanisées pour ensuite devenir des figures chrétiennes. Comme ici, SaintMartin ayant remplacé Mars.»

Certains historiens doutent toutefois de la présence d’une statue de Saint-Martin dans la niche et pensent qu’il devait plutôt s’agir d’une statue de Saint-Jacques, patron des voyageurs, car Saint-Martin n’a jamais eu de relation quelconque avec le voyage, les transports ou le commerce. Le nom de Saint-Martin proviendrait simplement du dieu Mars dont le nom, décliné au datif, s’écrit «Marti». /pho


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