Bon, d’accord, on vous l’a déjà infligée à réitérées reprises. Mais admettez que la phrase mythique du vieil imprimeur dans «L’homme qui tua Liberty Valance», chef-d’œuvre fordien inégalé, possède, dans le cas de la grotte du Tschäppeler, une saveur toute particulière. Soit «Quand la légende dépasse la réalité, j’imprime la légende».
Difficile, dans le cas qui nous envoûte aujourd’hui, de coller à la réalité. Car le T¨ schäppeler n’appartient plus vraiment à la mémoire collective. Mémoires vivantes de Tavannes, même Rémy Prêtre et Jean Moeschler, subsidiairement bourgeois au long cours, avouent qu’ils n’en savent pas démesurément sur un original qu’ils n’ont jamais rencontré. Et dont les exploits datent des années 30.
Pourtant, les Tavannois nostalgiques – même exilés à Tramelan – se souviennent de bribes de récits concernant ce voleur de poules vivant dans sa grotte et n’en sortant que pour commettre quelques menus larcins. Certes pas fou, notre Tschäppeler n’était pas homme à se retrouver dépourvu quand la brise fut venue, comme aurait dit un autre Jean, de La Fontaine celui-là.
Mais encore? Heureusement, Jean Moeschler, ci-devant président d’honneur de la Bourgeoisie de Tavannes, s’est subitement souvenu d’une récente discussion avec un vieil ami ayant côtoyé notre caverneux.
Bien évidemment, on s’est rué sur ce témoin oculaire avec l’avidité d’un Howard Carter sur le point de découvrir le tombeau de Toutankhamon. Le mythe de la caverne, cher à ce raseur de Platon, devenait enfin palpable.
«Je vous avertis tout de suite, je ne veux pas voir mon nom apparaître dans votre journal. Tout ce que je vous dis est véridique, mais je n’ai pas envie d’être contredit par de vieux râleurs qui ne savent pas de quoi ils parlent.»
Tant pis, ce témoin essentiel demeurera anonyme pour le lecteur. L’important est que nous l’ayons identifié, non?
Ledit témoin, donc, se souvient fort bien d’avoir aperçu le Tschäppeler «d’assez loin» dans sa jeunesse. «C’était un chapardeur, mais il n’était nullement dangereux. Et c’était un malin, vous pouvez me croire. L’été, les gendarmes ne sont jamais parvenus à l’attraper. Une fois, ils ont pourtant essayé de l’enfumer dans sa grotte. Sans succès. Il y avait une voie d’air à l’arrière.»
Et quand l’homme des cavernes sortait, c’était pour voler des poules et des lapins: «A l’automne, il s’arrangeait toujours pour se faire arrêter par les gendarmes, poursuit notre témoin. Il passait ainsi l’hiver au chaud dans la prison de Moutier. Comme ce n’était pas un mauvais bougre, on ne pouvait pas le condamner à de lourdes peines: il sortait au printemps.»
Après la Seconde Guerre mondiale, toutefois, ce fantomatique maraudeur s’est volatilisé. Il devait avoir la cinquantaine. Notre témoin, alors jeune agriculteur, répète l’avoir pisté sur le Montoz en compagnie d’un camarade de classe. «Ce n’était pas un mauvais type. La chèvre qu’il dérobait l’été pour son lait, il la rendait toujours l’hiver.»
Sacré Tschäppeler! Sans lui et sa grotte, le Montoz ne serait peut-être pas tout à fait ce qu’il est. La plus belle montagne du monde... /PABR
Sur la voie de la grotte, le Jean du Grimm veille au mythe
La grotte du Tschäppeler? On la trouve plus facilement qu’un œuf à Pâques. Lâchement, on vous fera partir de Tavannes, puisque c’est là que résident les ultimes gardiens du mythe. Depuis la gare, ralliez Sous-leMont. Sur la voie de ce paradis qu’est Montoz, vous êtes tout près du téléski. Là, deux chemins s’offrent à vous, ami pèlerin. Le goudronné si vous roulez en BMW, la vieille charrière si vous êtes plus Compostelle que Côte d’Azur.
Pas de panique, les deux mènent au Grimm Palace, fief du malicieux Jean Burger. Le temps d’avaler un café Tschäppeler et vous pourrez reprendre votre quête. Celle menant successivement aux chalets de L’Amitié FMU, des Amis de la voiture – pardon, de la nature – et du CAS. En sortant du grand contour, dès que vous apercevrez le premier nommé, bifurquez sur le versant Bas-Vallon du Montoz! Après avoir dévalé une forte pente traversée d’un barbelé, regardez les rochers à votre droite: c’est là...
Mais revenons au Jean du Grimm, tenancier de la bergerie éponyme. S’il n’a pas connu le Tschäppeler – simple question d’âge –, de vieux clients de Tavannes et Sonceboz lui en parlent encore épisodiquement. Au point que le rusé tenancier a décidé de concocter un café Tschäppeler qu’il ne propose toutefois pas à la carte. Question de mystère. Les initiés et les esthètes, eux, connaissent. Et on vous rassure d’emblée: l’essayer, c’est l’adopter.
«Un malin singe, ce Tschäppeler, juge l’ami Jean. Alors qu’on n’a jamais pu le coffrer durant la belle saison, il s’arrangeait toujours pour se faire prendre à l’orée de la mauvaise, histoire de passer l’hiver à Witzwil, la Costa Brava du Seeland.» Cette définition-là, on la retiendra... même si un témoin oculaire que notre homme des cavernes trouvait refuge à la prison de Moutier.
Ce qui s’appelle tomber de Charybde en Scylla! /pabr
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