Viendrait-il d’un temps où les hommes étaient des surhommes? Quand on se penche sur le parcours et l’action de Roland Stähli, comment ne pas admettre que le disparu a vécu 100 vies? Bien sûr, il y a la longévité, le travail. Le talent, surtout. Hélas, il y a eu la Question jurassienne. Le drame de sa vie, peut-être, tant il est vrai que cet humaniste féru de belles lettres et d’histoire n’était certes pas fait pour la politique politicienne, les luttes partisanes, les coups tordus et la violence.
Qui sait ce que serait devenu Roland Stähli sans ces longues années de combats qui empoisonnèrent son existence. On ne refait pas l’histoire, même si le Tramelot a contribué à en écrire une sacrée tranche.
A l’heure de lui rendre hommage, comment occulter sa rivalité avec Roland Béguelin, l’autre grand Tramelot? Certains se sont chargés de médire, alors que la réalité est d’une simplicité biblique. Orphelin de père, le jeune Stähli s’était très tôt nourri aux valeurs de la Suisse ancestrale, des mythes fondateurs. Et les dures années de la Mob lui ont fait ériger la cohésion nationale en dogme absolu. Rien que pour ça, il n’aurait jamais pu suivre Béguelin, l’antisuisse autoproclamé. Stähli, de surcroît, était de ceux qui croyaient à la parole donnée. Ainsi, il n’a jamais pu accepter qu’un Gouvernement bernois – peu soucieux, selon lui, des promesses d’un autre – rallume en quelque sorte la flamme de la Question jurassienne en créant l’Assemblée interjurassienne. Chez cet homme de principe, un vote était un vote et il devait avoir valeur d’éternité.
C’est que, durant ces années de braise, il incarna à lui seul les vertus de ce Sud tout empreint de calvinisme horloger, de travail, de rigueur et d’honnêteté. Rien de révolutionnaire, finalement. Ni de médiatique, hélas.
Depuis sa retraite politique, il avait tourné le dos sans regret à la Question jurassienne, réservant ses dernières et rares piques pour les Congrès de Force démocratique, où cet orateur hors pair savait encore gronder d’une voix ferme.
Surtout, il avait renoué avec l’Histoire. Là est son plus beau rôle. Sa contribution à la postérité. Sans lui, qui se serait souvenu qu’un certain Albert Gobat, Tramelot de son état, avait obtenu en 1902 le deuxième Prix de Nobel de la Paix en compagnie d’Elie Ducommun? Sans lui, le compositeur Albert Béguelin n’aurait pas eu droit à un timide retour de flamme. Enfin, même si les Jurassiens glorifient un certain Virgile Rossel qu’ils considèrent comme un compagnon de lutte, il aura quand même fallu que Roland Stähli se charge de rappeler le 150e anniversaire de la naissance de l’auteur de «Sorbeval» en 2008. Virgile Rossel à qui, bambin frémissant au milieu des hommes, il avait eu l’honneur de serrer la main. Rossel qui, pour Stähli, fut avant tout un Suisse, un patriote et un humaniste. Jamais, pendant cette année de célébration, le disparu n’a tenté de récupérer Virgile politiquement.
Plus tôt, bien plus tôt, il y a eu la Revue Transjurane. Les querelles «littéraires» avec Roland Béguelin. Il y a surtout eu la Mob, qui détruit ou façonne les hommes. Dernièrement encore, le défunt s’était fait l’auteur d’une conférence sur ces années-là. Façon, pour lui, nous confiait-il, de rétablir l’honneur de tous ces simples soldats, ses camarades, qu’il trouvait injustement salis par les historiens. C’est que, au milieu de ces périls totalitaires et de cette Europe prise de folie, il considérait la Suisse comme garante de la liberté et de la tolérance.
Par le biais du théâtre et du Sac à pain, ce journal de Mob, il s’efforçait de maintenir le moral de tous ces humbles éloignés de leurs familles. Les humbles. C’est encore ceux que le défunt a le mieux chantés. Il faut avoir parcouru ses nombreuses chroniques tramelotes – hélas épuisées –, sa description minutieuse des petites gens et des petits drames.
L’instituteur Stähli avait honte, nous confiait-il, quand il croisait ces cohortes de chômeurs. Oui, tout au long de sa vie, cet homme-là avait conservé intact ce don majeur d’indignation. N’enrageait-il pas de ne rien voir venir après 2002, quand il avait proposé la création d’un Prix Gobat-Ducommun destiné à tous ceux qui favorisent la paix? «Pourtant, on dépense des millions pour les routes et des milliards pour l’armement.» Un authentique radical quarante-huitard, Roland Stähli.
Heureusement, l’Association Films Plans Fixes, qui réalise depuis 38 ans des portraits filmés de personnalités suisses, a eu le temps de lui rendre hommage en 2009. Eu égard à ses problèmes de santé, l’honoré n’avait rien préparé. Alors, devant la caméra, face à la présence discrète et émue de Jean-Jacques Schumacher, il avait parlé pendant une bonne heure. Avec cette maîtrise de la langue et de l’art oratoire hélas devenue trop rare, il avait évoqué le père disparu, cette mère «à qui je dois le meilleur de ce que je suis devenu.» Il s’était même décrit comme un privilégié. Par la foi, l’amour et l’amitié.
Immensément fier d’appartenir à un peuple libre, comme il ne cessait de le répéter, il aura jusqu’au bout illuminé ceux qui avaient la chance de le côtoyer par sa sagesse ancestrale. Pendant longtemps, les Tramelots garderont l’image de ce digne vieillard arpentant le village d’un pas alerte, son panier de commissions à la main. Un jour, alors que nous lui demandions le secret de son incroyable longévité, il nous avait parlé de rigueur, d’hygiène de vie. Mais aussi de discipline: «Chaque jour, je me prépare des repas chauds, comme si je devais recevoir des invités.»
C’est qu’on était bien reçu, chez Roland Stähli. Quand on avait trouvé une place sur le vieux canapé recouvert de livres et d’écrits divers, quand la table avait été débarrassée à la hâte de quelques précis de littérature ou d’encyclopédies, le vin de l’amitié pouvait couler.
C’est qu’après avoir écrit d’innombrables livres, didactiques ou non, réalisé une multitude de plaquettes pour les sociétés locales, prêté son talent à diverses revues littéraires, il semblait encore désireux de vouloir rattraper le temps perdu. Celui que la Question jurassienne lui a fait perdre. «Ma plus grande fierté, dans ce dossier, nous asséna-t-il un jour, c’est d’avoir pu empêcher une violence plus grande. C’est même l’honneur de ma vie.»
Le citoyen d’honneur de Tramelan est parti rejoindre tous ces grands anciens qu’il a contribué à réveiller. Rossel, Gobat, Ducommun...
Qui sait, peut-être se chargera-t-on un jour d’aller réveiller Roland Stähli... /PABR
Indubitablement, cette vie-là mériterait un roman...
S’il a passé la quasi-totalité de sa vie à Tramelan, Roland Stähli n’en est pas moins – et un peu paradoxalement – né à Moutier, ville qui, nous le confiait-il encore dernièrement, est toujours restée chère à son cœur. Après ses écoles primaire et secondaire, il suit les cours de l’Ecole normale à Porrentruy. Le décès prématuré de son père lui fait reporter tout son amour sur sa mère, l’une des figures essentielles de sa vie avec son épouse.
Et puis, tout s’emballe. Animateur et acteur de troupes théâtrales, fidèle sociétaire du Club alpin suisse et de sociétés d’ornithologie, il est surtout l’initiateur, le président et le rédacteur de la célèbre Revue Transjurane (1938-1940, 1947-1950) qui publie les ouvres de Werner Renfer, des biographies du Prix Nobel tramelot Albert Gobat, de Virgile Rossel, du compositeur local Albert Béguelin et du graveur Laurent Boillat.
Roland Stähli, qui a accompli toute la Mob, restera à jamais marqué par cette époque. Juste avant, un séjour en Allemagne avait provoqué en lui un profond dégoût du nazisme. A tel point qu’il refusera obstinément d’apprendre l’allemand.
Pendant la Mob, le sergent Stähli, pour distraire ses camarades, se mue en metteur en scène et acteur au sein des Compagnons de la Gamelle. Il est aussi le fondateur du fameux journal Le sac à pain, dont la collection disparaîtra, avec de nombreux document irremplaçables, dans l’incendie de sa maison.
Membre du Parti radical dès 1948, il devient conseiller général à Tramelan, député au Grand Conseil (1970-1976), puis conseiller national (1975-1979). Il quitte cet ultime mandat pour raisons de santé. Antiséparatiste convaincu, mais démocrate absolu et grand admirateur de Che Guevera, il n’avait de cesse, au cours des dernières années de sa vie, de dénoncer la dérive droitière de son parti.
Bien évidemment, il est l’auteur du fameux Manifeste des 460, en 1952, qui constitue un peu l’acte fondateur du mouvement antiséparatiste. Tramelan lui a octroyé la citoyenneté d’honneur en 2007.
Auteur d’innombrables publications (essais, biographies, poèmes, etc.) malheureusement souvent épuisées, il a justement consacré ses dernières forces à l’écriture. Le domaine où il excellait. /pabr
EDITO: La conscience du Jura bernois
«Le Jura Sud n’a pas de grands hommes!» A l’heure où la région pleure Roland Stähli, on mesure à quel point pareille affirmation a quelque chose d’outrancier. De mensonger, surtout. D’ailleurs, en nous l’assénant, l’analyste nordiste avait oublié qu’un certain Roland Béguelin, sûrement plus proche de sa propre idée de la grandeur, était aussi un pur produit du vieux Sud...
Ah! les deux Roland de Tramelan. Que n’a-t-on pas écrit sur la rivalité de ces rocs que tout opposait? Le patriote et l’antisuisse. Le protestant rigoureux et le génie manipulateur. Oui, curieux destin que celui de Stähli. Conseiller national, figure de proue malgré lui de l’antiséparatisme, il restera néanmoins dans la mémoire collective comme le gardien d’une certaine sagesse. La politique? Comme il l’avait déclaré dans le film que Plans Fixes lui a consacré, «elle m’a enrichi, mais elle m’a pris une partie de ma vie».
Façon d’avouer, pour ce pacifiste résolu et patriote ultime, que la Question jurassienne fut pour lui un drame personnel. Une trop longue parenthèse qui le détourna de l’essentiel. L’histoire étant ce qu’elle est, il lui fallut bien monter au créneau. Grand orateur, il avait ce ton pastoral que ses adversaires politiques n’eurent de cesse de railler. Sans se rendre compte qu’ils insultaient au passage la majorité d’une population davantage nourrie au calvinisme horloger qu’à l’outrance identitaire.
Reste que cette voix forte montrait la voie. Vibrante et convaincue à l’heure de dénoncer l’adversaire. Emue et bouleversante quand elle évoquait de grands anciens disparus, d’humbles compagnons de la Mob, voire sa famille qui cisela ce destin exceptionnel.
A l’heure de lui dire adieu, beaucoup, justement, préféreront se souvenir de l’érudit, de l’humaniste, du témoin plutôt que du politicien. Une fois passées les années de braise, n’avait-il pas repris la plume et les recherches historiques avec frénésie? Comme pour rattraper ce temps tristement perdu. Heureusement, ce Dieu qu’il ne cessait d’invoquer a permis qu’il en soit ainsi en lui accordant une longue et nouvelle vie. Une vie d’homme libre, tout simplement. /pabr
FUNERAILLES: Un émouvant adieu à Roland Stähli
C’est une foule émue et dense qui est venue adresser, mercredi 1er septembre, un dernier adieu à Roland Stähli, décédé samedi 28 août dans sa 93e année. Vieux compagnons de lutte, politiciens, milieux culturels et simples citoyens se sont réunis à l’occasion d’une cérémonie sobre et dépourvue de tout discours politique.
Ils étaient venus rendre hommage à la figure majeure de l’antiséparatisme, certes, mais aussi à l’érudit, à l’humaniste, à l’homme de plume qui a tant magnifié les autres, grands et petits. Au citoyen d’honneur de Tramelan, enfin, qui a tant donné pour son village. Une cérémonie sobre, marquée du sceau de ce protestantisme que Roland Stähli revendiquait. Sûr que le disparu aurait apprécié.
A la demande de la famille, d’ailleurs, aucun discours politique n’a été prononcé.
Parmi la foule, que de visages connus, dont ceux de Philippe Perrenoud, président du Conseil exécutif, Mario Annoni, ancien conseiller d’Etat, Marc-André Houmard, président d’honneur de Force démocratique, son vieux compagnon de lutte, Milly Bregnard, maire de Tramelan. Mais aussi des conseillers nationaux, députés, préfets, en exercice et anciens, et les représentants des mouvements de lutte. Sans oublier le corps enseignant, dont le défunt fut un digne représentant, et divers groupements culturels représentant notamment la Revue Intervalles ou cette Association Virgile Rossel que Roland Stähli a tant galvanisée.
Dans un sermon magistral, le pasteur Philippe Kneubühler a longuement développé le verset du faire-part: «Quand j’aurais le don de prophétie, et quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien.»
Verset de circonstance, c’est le moins qu’on puisse écrire. Car, dans son éloge au disparu, réalisé avec l’aide de la famille, comme il l’a précisé, c’est un portrait plus intimiste du défunt que l’officiant a brossé. Avec la volonté «d’éviter l’écueil d’un bilan moral» et d’évoquer l’être humain, à la fois juste et pécheur, Philippe Kneubühler a demandé à l’assistance de prendre conscience que toute personne était toujours au-delà de sa biographie.
De quoi évoquer un jeune enfant orphelin de père et longtemps privé de sa mère, marqué par la hantise de la séparation et la peur d’être oublié.
De quoi, aussi, titiller l’homme prenant conscience avec surprise de la volonté d’autonomie de ses enfants à l’adolescence. Aucun, d’ailleurs, n’est devenu un tribun du Parti radical, mais tous ont opté pour la profession d’enseignant. Façon de reconnaître l’érudition du vieux maître, même si, parfois, ils avaient tendance à lui adresser cette requête: «Débranche ton soleil et je te verrai mieux.»
Et que dire de ce veuf qui devint, par la force des choses, un cuisinier accompli? De cet érudit qui, à l’époque d’internet, courait toujours au CIP ou à la commune pour photocopier des documents? Philippe Kneubühler a encore salué le radical de gauche, l’amoureux de son village réveillant de grands anciens. Mais, surtout, l’esprit fidèle aux valeurs des Lumières.
A Tramelan, hier, le soleil brillait d’un éclat tout particulier... /PABR
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