Elle n’a ni marbre ni sculptures. Pas de banneret ni de Justice aux yeux bandés en son sommet. La fontaine de Velou, entre Prêles et La Neuveville, a juste pour elle un âge respectable et un art consommé pour la dissimulation, en plein cœur de la forêt. Ce qui ne fait qu’ajouter au mystère qui l’entoure, entre légendes et histoires vraies.
Pour la trouver, il faut le vouloir. Prendre le bon chemin, d’abord. Celui qui, depuis le centre du village de Prêles, emmène le promeneur vers la forêt du Chânet, tout à l’ouest. Sur les panneaux, c’est un corbeau qui, de son aile, indique la marche à suivre. Personne n’ignore, là-haut, que le volatile désigne les habitants de Prêles...
Le corbeau, donc. C’est grâce à lui qu’on quitte, un instant, la forêt dense, propriété des bourgeois de La Neuveville, pour un minuscule sentier à peine tracé dans la végétation basse. Soudain elle est là, avec ses deux bassins en enfilade, dont l’un est un curieux polygone à sept côtés. La pierre se confond presque avec son environnement; à peine lit-on encore deux dates: 1764 sur un fronton, 1770 sur le côté d’un bassin.
Une fontaine au cœur même de la forêt? Ça ne surprend pas plus que ça Bernard Schindler, hydrogéologue et bon connaisseur de la région. Jusqu’au dernier quart du XIXe siècle, le pacage du bétail en forêt était une pratique connue et avérée. On peut imaginer que la fontaine servait d’abreuvoir. Surtout que de l’eau, en surface, il y en a en tout cas depuis 10 000 à 12 000 ans, fin de la dernière glaciation. En se retirant, les glaciers ont laissé en dépôt des moraines, très imperméables, qui empêchent l’eau de s’infiltrer dans les calcaires.
«Géologiquement, c’est banal, poursuit Bernard Schindler, il existe dans la région des dizaines de petites sources sur dépôts morainiques, à côté de l’école de Lamboing ou à La Pierre, entre Diesse et Lamboing.»
D’un point de vue historique, c’est une autre affaire. Ancien secrétaire municipal, JeanClaude Sprunger nous ramène deux bons siècles avant la construction de la fontaine, en 1577. Une épidémie de peste décime les familles de la Montagne de Diesse; elle aurait fait 360 victimes. On prétend, mais aucun document connu ne l’atteste, que les rescapés auraient quitté pour un temps leur village pour s’installer à quelque distance de là, à proximité d’une source dans le bois du Chânet.
De là à affirmer que la fontaine de Velou serait le dernier vestige d’un ancien village autrefois érigé là, il y a un pas parfois franchi. Mais la légende et l’imagination romanesque ne résistent pas à l’analyse de terrain. «On n’a aucun indice archéologique, aucune autre trace visible. S’il y avait eu un ancien village, on aurait retrouvé des vestiges. Surtout qu’on construisait déjà en dur à l’époque», souligne Bernard Schindler.
Reste le nom du lieu, qui s’ingénie à brouiller encore un peu les pistes. Velou, Veloux ou encore Viloux. Un substantif qu’on pourrait rapprocher de «velours». Mais quel lien avec l’étoffe? A moins qu’on fasse référence à la matière recouvrant les bois de cerfs. A moins, surtout, qu’on se soit fourvoyé en matière d’étymologie. Et si «velou» venait du franco-provençal «velar», qui a donné tous ces toponymes tels que Villars, Villers ou Villiers? Tous désignent une agglomération, un hameau ou, à tout le moins, un groupe de maisons. Qui n’aurait pourtant jamais existé autour de la fontaine de Velou. Aujourd’hui, pourtant, tout est calme. Des insectes, des papillons, le glouglou à peine audible d’un mince filet d’eau. Dans son roman «Le fourmilion», paru en 2007, le Neuvevillois Jacques Hirt a même imaginé y faire passer son héros, le commissaire Bouvier. Qui y a trouvé... un corps gisant au fond du bassin! Au moins là, on est sûr que ce n’est que de la fiction... /SDX
Quand le taureau s’appelait Monsieur
Lorsqu’une population quitte un lieu pour en gagner un autre, c’est rarement pour une seule raison. L’épidémie de peste de 1577 explique-telle à elle seule les mouvements enregistrés à cette époque? A contrario, et à supposer qu’il y ait bien une implantation à un moment donné à l’ouest du plateau, est-ce pour des questions d’approvisionnement en eau que ces mêmes villageois auraient regagné Prêles? Ce qu’on sait, c’est que l’existence de ce village est attestée de longue date. Sa première mention connue remonte à 1078.
Les noms des lieux alentour en disent aussi long sur leur utilisation au cours des siècles. Ainsi le Pré-Monsieur, ce pâturage faisant office d’îlot au milieu de la forêt, était mis à disposition du paysan qui avait la charge du taureau banal, ou communal. Oui, le Monsieur en question est une bête à cornes! Le Chânet – aussi souvent écrit sans circonflexe – désignait à l’origine un bois de chênes. La forêt de Louvin évoque la présence de loups, ou en tout cas de jeunes individus, appelés louvets. Les Saigneules rappellent des prairies marécageuses, aussi nommées «saignes». Ou «sagnes». Quant au toponyme «Châtillon», très présent, il vient du «castellum» latin désignant une place forte... parfois fort modeste.
Et le village de Prêles? Il tire son nom d’un mot latin désignant de petits prés. Ses armoiries, en revanche, nous ramènent en forêt. Le chaudron de sable (noir, donc) sur fond or rappelle la récolte de la poix, activité aujourd’hui disparue. /sdx
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