Vous êtes ici

1863-1900

Le Kulturkampf, une plaie à vif dans les mémoires du Jura

David Gaffino

Le Kulturkampf, ou «combat pour la civilisation», a secoué l’Europe du 19e siècle. Dans le canton de Berne, il a tourné à l’affrontement entre les autorités cantonales et une partie du Jura, surtout dans les districts catholiques.

Le terme de Kulturkampf est apparu dans la Prusse de Bismarck, pour désigner la redéfinition des relations entre l’Eglise catholique et l’Etat, désormais à tendance laïque. L’Etat moderne cherche à réduire l’influence séculaire de l’Eglise sur la société; au niveau européen, le conflit se focalise autour du pape Pie IX, lorsque le Concile Vatican I promulgue le dogme de l’infaillibilité pontificale en 1870. En Suisse, le Kulturkampf doit être lu aussi dans le sillage de la guerre civile du Sonderbund. Au niveau cantonal, Berne et Genève sont particulièrement concernés.

Le canton de Berne, réformé, avait promis de reconnaître la liberté de conscience en établissant l’Acte de réunion, par lequel l’ancien Evêché de Bâle devient bernois. Il avait par la suite reconnu la liberté de religion dans sa Constitution libérale. Mais avec l’éclatement du Kulturkampf en Europe, Berne cherche lui aussi à mettre l’Eglise catholique au pas. En 1867, le Grand Conseil abolit une série de fêtes catholiques et les jours fériés correspondants, y compris dans le Jura. Il exclut les religieuses des écoles publiques.

L’évêque Lachat démis de ses fonctions
En 1873, l’évêque de Bâle Mgr Lachat, autrefois soutenu par Berne, est démis de ses fonctions par cinq cantons du diocèse, après avoir excommunié des prêtres récalcitrants aux ordres de Rome. L’Etat bernois interdit aux curés du Jura catholique toute relation avec l’évêque révoqué; ces prêtres sont démis à leur tour et expulsés du territoire cantonal, en 1874.

A Bienne aussi, le Kulturkampf crée quelques remous. La minorité catholique (environ 10% de la population, majoritairement réformée) prend ses distances avec le Vatican. Une Eglise catholique-chrétienne est fondée en 1872, ne reconnaissant plus l’autorité du pape. En 1873, elle demande et obtient la révocation de son curé.
Mais c’est principalement dans le Jura, plus particulièrement dans ses districts catholiques au nord, que s’organise la résistance. Lorsque le canton de Berne cherche à imposer une «Eglise catholique bernoise», de type catholique-chrétienne (comme celle qui s’installe à Bienne), les réactions dans le Jura sont farouches. Les curés «parachutés» par Berne sont ignorés, leurs prêches sont désertés, alors que les prêtres expulsés reviennent secrètement donner la messe et sont soutenus par la population catholique, malgré l’envoi de troupes bernoises dans le Jura.

Des traces durables
Le conflit s’apaise au niveau européen après 1874. En Suisse aussi, la nouvelle Constitution fédérale de 1874 diminue les tensions religieuses. Le canton de Berne est contraint par la Confédération d’annuler l’expulsion de ses prêtres, qui reviennent au pays. Le nouveau pape Léon XIII, dès 1878, se montre davantage prêt à la négociation. La même année, les élections cantonales bernoises voient la débâcle du Gouvernement en place, et le départ des conseillers d’Etat les plus farouchement anticatholiques.
Le Kulturkampf n’en aura pas moins laissé une trace durable dans le Jura. Il restera dans les mémoires des catholiques jurassiens comme la marque de la «dictature bernoise». Le conflit aura aussi mis au jour les divisions au sein même du Jura, le long d’une ligne confessionnelle séparant districts catholiques au nord et districts réformés au sud.  

Pour en savoir plus :
- collectif, Nouvelle histoire du Jura, Porrentruy, 1984
- Dictionnaire historique de la Suisse, version en ligne (www.dhs.ch)

Mots clés: 150e, Kulturkampf

Articles correspondant: 150 ans »